mercredi 15 mai 2019

Métre-Etalon



(Article paru dans l'indispensable revue "L'Indic")

Allez, ne soyons pas pusillanimes et attaquons-nous tout de go à l’un des classiques du film noir avec The Big Sleep ( Le Grand Sommeil) d’Howard Hawks (1948). Le même Hawks a déjà réalisé LE classique du Noir avec son Scarface en 1933.
Pour parler d’un film comme celui-là, il est souhaitable d’oublier volontairement les nombreux poncifs rebattus par nombre de critiques chevronnés ( le couple mythique Bogart-Bacall, l’histoire impossible à comprendre (même pour le réalisateur parait-il), le grand Faulkner à l’écriture du scénario etc) pour nous concentrer sur une seule vraie question : Pourquoi ce film reste-t-il, après toutes ces années, un indiscutable classique du Noir ?
A mon sens, l’un de ses premiers atouts, c’est son mode de récit. Ce qui frappe en revoyant le film c’est cette rare et délicieuse sensation d’ouvrir un roman et de faire dérouler l’histoire, soi-même, chapitre par chapitre, sans jamais utiliser de marque-page. On peut juste regretter de n’être pas allongé dans son lit douillet, mais recroquevillé dans un des ces fauteuils inconfortables qui font la réputation des salles d’art et d’essai. Bon, revenons à cette sensation qui n’est généralement possible qu’avec un Point of wiew -With, c’est à dire, en français « avec le personnage-principal ».Pour résumer simplement, imaginons que le spectateur découvre les éléments constitutifs de l’intrigue en même temps que le personnage principal. Il n’est donc jamais en avance (ni en retard, bien entendu) sur lui. Ce mode de récit est clairement annoncé dès le premier plan du film (et vous connaissez maintenant l’importance du premier plan dans un film) avec la main de Marlowe qui frappe à la porte de la maison Sherwood. Ce plan subjectif marquant le début de l’enquête du privé et du même coup notre entrée dans le récit. Si l’on adopte ce point de vue, il est indispensable évidemment que le personnage principal (ici Marlowe) participe à la plus grande partie des scènes dans le but évident de ne pas perdre le spectateur en route.
Bon, ceci étant dit, le récit se poursuit. Le subjectif abandonné (1) nous avons droit à une description très complète de Marlowe par des tiers (le valet qui le fait entrer dans la maison, les filles du général Sherwood, le général lui-même ,etc). Et puis, pour terminer sur le script et le mode de récit, disons que l’univers diégétique est accompli. Nous avons là, réunis et en parfaite symbiose , les nombreux codes et clichés (2) du Noir.
En analysant le contenu, nous trouvons une deuxième raison de nous réjouir.
Vous le savez, pour faire un bon noir il faut de la corruption, des meurtres et du vice. A l’évidence, ce film ne manque pas de toutes ces jolies choses. Les personnages Chandlériens étant tous plus on moins corrompus à des degrés divers.Un riche général à la retraite condamné à ne plus boire que par procuration, ses filles, qui se chargent de dilapider l’héritage sans aucun états d’âme, des pauvres, prêts à tuer pour des sommes dérisoires, des représentants de l’ordre corrompus, et enfin , des malfrats qui agissent comme de véritables bêtes sauvages.
De toute évidence, l’intrigue témoigne bien du trouble, du dérèglement, qui agitait ce monde-là.
Bref, ne serais-ce que pour ces deux raisons principales, ce chef-d’oeuvre du cinéma Noir reste un des mètres-étalon du genre. Ajoutons simplement que la violence contenue de Bogart convient parfaitement au personnage crée par Chandler.
Alors, vous comprendrez aisément, je pense, que même si le réalisateur lui-même, révèle qu’il n’a pas compris l’intrigue, cela n’a vraiment aucune importance.

Julius Marx



(1) Le lymphatique blondinet Alan Ladd réalisera lui aussi un Marlowe entièrement tourné en subjectif. Une curiosité.
(2) Pour ceux qui arrive seulement maintenant, je rappelle une fois de plus que le mot « cliché » dans l’univers codé du scénario n’a évidemment pas la même signification que dans la vraie vie. Il s’agit là d’indispensables codes de narration.

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