samedi 12 décembre 2015

Cahiers (de Cinéma) 2



Le hasard fait bien les choses. En revoyant hier le French-Cancan de Jean Renoir et en découvrant de nouveau cette fameuse vision subjective dont nous parlions dans le post précédent à propos du film de Polanski, je me suis dit, tentons une fois de plus une petite analyse. French-Cancan, vous le savez, est un film sur le spectacle ; le spectacle dans son ensemble, bref sur la représentation. Sur la scène, nous avons la vie rêvée tandis que dans les coulisses se joue une autre vie, beaucoup plus précaire et dramatique. Ce qui semble compter pour Renoir c’est bien évidemment la vie « spectaculaire » même si ces deux points de vue s’accordent parfois, comme dans  Les enfants du Paradis, par exemple, qui semble entièrement consacré à la vie et à sa banalité magique. Ici, le narrateur omniscient se promène à la fois sur les planches, dans les coulisses et chez les personnages lorsque le spectacle est achevé, car oui, bien sûr, il faut bien que le spectacle s’achève. Ce qui est frappant c’est  cette vision du village de Montmartre qui héberge la plupart des acteurs et danseuses. Nous avons bel et bien l’impression qu’il s’agit  là encore d’un décor et nous nous attendons à voir coulisser quelques planches peintes pour passer à la confrontation suivante. Ce passage de la fiction à la réalité est très souvent marqué par des effets simples (raccords, liaisons image ou son) mais aussi par des personnages qui viennent crever des toiles peintes, passant de fait de l’autre côté du miroir. Pourtant, il arrive que les deux notions fiction-réalité cohabitent de façon plutôt subtile. Voyez le personnage de Danglard, qui règne sur ce petit monde du spectacle de main de maître, recevoir avec sa maîtresse, les huissiers dans sa chambre d’hôtel au petit matin. Si les huissiers ressemblent à deux corbeaux, le couple est habillé comme dans une scène de vaudeville. La scène  finit par se jouer dans la chambre et s’achève en apothéose. Pouvons-nous en conclure que pour Renoir la vie est un spectacle permanent et que le vice est préférable à la vertu. A vous de juger. J’ajoute simplement que la représentation est très souvent présente dans les films de ce très grand réalisateur français ; La grande Illusion (Le spectacle donné par les prisonniers) la Règle du Jeu (là encore un autre spectacle qui vient s’opposer au badinage permanent des différents protagonistes).
                                                               
                                                               ****
J’ai aussi relevé ceci, dans un gros bouquin de la Pléiade. « A mon sens, il y a deux genres de pièces, comme de serpents, celles qui vont quelque part et celles qui se mordent la queue. Celles que vous nous jouez, et de plus en plus, semblent se mordre la queue. Mais encore vraiment il faut, me semble-t-il, après tout, préférer celles qui vont quelque part. Le monde, bien qu’on en dise, va quelque part. Il a  l’air seulement de se mordre la queue. Les vraiment bonnes pièces vont quelque part. Où ? Vers l’avenir du monde et c’est leur rôle. Presque tout Shakespeare va quelque part, c’est un feu d’artifice, une délivrance. C’est ça : une bonne pièce doit être une délivrance. » Louis Ferdinand Céline  (Lettre à Charles Dullin-1929)

Remplacez « pièces » par « films » et le tour est joué. Bon, sur ces bonnes paroles, je vous quitte. De biens belles danseuses m’attendent en coulisses. Je frémis.
Julius Marx

samedi 28 novembre 2015

Cahiers (de cinéma)



Pour l’amateur de  choses filmées, il est essentiel de visionner le plus souvent possible ces films que l’on nomme communément avec indulgence « navets » ou « nanars ». Ainsi, l’amateur pourra comprendre en détaillant avec attention ces productions qui, selon l’expression consacrée, n’appartiennent pas à la postérité, ce qui sépare un réalisateur d’un modeste artisan. En choisissant par exemple dans la ribambelle de films noirs des années cinquante disponibles sur Youtoube, il constatera que le personnage principal n’a jamais de réelle motivation, je veux dire de motivation profonde qui le pousse à agir. Il en déduira facilement que c’est en partie pour cette raison que, ne pouvant s’identifier à la quête du personnage, il l’abandonnera sans aucun remord. Même s’il n’est pas un spécialiste de la technique cinématographique, il s’amusera également des choix surprenants des différents responsables de l’image et du cadre. Enfin, il se permettra un sourire (pouvant même se transformer quelquefois en franche rigolade) en découvrant de magnifiques erreurs de casting. S’il est vrai que toutes ces petites choses sont encore bien présentes dans le cinéma d’aujourd’hui, elles sont en partie  habilement camouflées grâce au travail des ordinateurs-friends et aux différentes cagnottes généreusement versées par l’industrie culturelle. Enfin, après ce nécessaire et salutaire moment de distraction, il pourra répondre à son épouse qui lui demandera « pourquoi tu regardes ce truc ? » qu’il n’existe pas de film sans contenu.
                                                                      
                                                                ***
 Roman Polanski doit être un des derniers grands réalisateurs vivants. Cette simple constatation devrait nous pousser à regarder au plus vite l’ensemble de ses films et ses dernières productions, histoire de se souvenir des belles choses. La Vénus à la fourrure, débute par un plan subjectif  d’une rue parisienne bordée d’arbres puis nous entrons dans un théâtre pour ne plus en ressortir. Inutile de raconter l’intrigue du film puisque vous allez le visionner aussitôt ces quelques lignes achevées. Sachez seulement que la première partie nous offre une merveilleuse réflexion sur le théâtre et le métier de comédien. Ensuite, c’est encore plus beau, plus fort, plus essentiel. Enfin, nous ressortons comme nous sommes entrés mais avec tant de choses en tête qu’on ne peut se résoudre à quitter son écran des yeux, regardant défiler le générique comme un benêt.

                                                                   ***
« L’artiste  traduit non mot par mot, mais effet produit par effet à produire. La plus belle et forte situation intérieure n’a nul rapport nécessaire avec le langage. L’art commence par le sacrifice de la fidélité à l’efficacité. »
Cette phrase de Paul Valéry écrite en 1910 dans ses « Cahiers » vient clore la petite conversation que nous avons eue dans le précédent post à propos des structures.
Je vous quitte pour me régaler d’un Maigret des années soixante avec Gino Cervi dans le rôle de l’homme à la pipe ! A tout à l’heure.

Julius Marx

samedi 21 novembre 2015

Introduction



L’une des toutes premières règles de la narration cinématographique c’est de présenter son personnage principal le plus rapidement possible, dans sa fonction, son caractère et son environnement. L’exercice est plutôt logique si l’on sait que ce personnage a pour mission de nous accompagner (via les éléments constitutifs de l’intrigue) de la naissance du conflit jusqu’à sa résolution.
La plupart des ouvriers spécialisés du ciné d’aujourd’hui nous collent un type dans son lit dès la première scène. Et puis voilà que le réveil sonne et notre  homme, après avoir appuyé sur le bouton pour faire cesser ce lancinant et diabolique rappel à la réalité (la façon d’appuyer variant, bien entendu, suivant son humeur du jour) (1) se lève et plonge illico tête baissée dans l’histoire comme un consommateur moyen à qui l’on a promis une portion de lasagnes surgelées. Ce travail syndical ayant donné jusqu’ici toute satisfaction, nos ouvriers ne voient pourquoi ils remettraient en cause ce choix. C’est évidemment la grande différence qui existe entre la portion de lasagnes surgelées et celle que l’on peut déguster chez un de mes amis, après que le bougre soit resté trois jours complets dans sa cuisine, ne sortant que pour  choisir le vin et satisfaire à des besoins bien naturels. Vous me suivez ?
Voyons ensemble quelques exemples plus inspirés, vous mangerez plus tard. La présentation qui me vient tout de suite à l’esprit est celle de La prisonnière du désert ou tout, ou presque est  clairement annoncé dès l’apparition d’Ethan et de quelle façon ! Visionnez ! (2) Et puis, un autre western 
Le train sifflera trois fois ou des habitants du village  nous présentent celui qui va arriver en nous parlant de son passé, de son caractère etc... Astuce utilisée également dans le subtil et parfait People will talk  revu hier soir grâce à Youtoube.  Plus proche de notre époque mouvementée, citons aussi la fameuse voix off de No country for old men des Coen Bros sur de magnifiques plans de désert.
Le but, vous l’aurez compris, reste de nous faire plonger nous aussi tête la première dans l’intrigue pour s’occuper au plus vite des « choses sérieuses ». Pendant ce temps-là, les O.S. qui n’ont pas sélectionné « le coup du réveil », pensant posséder des prétentions artistiques sans en avoir les moyens, s’emmêle les pinceaux. Dans combien de chefs-d’œuvre nous demandons-nous, en suçant frénétiquement le bâtonnet de notre esquimau, (3) qui est ce type et qu’est-ce qu’il peut bien faire dans cet endroit non identifié qui pourrait à la fois ressembler à l’atelier d’un bricoleur forcené ou à un amateur de plongée sous-marine ? Tenez, en attendant que le type sorte de son atelier, reparlons un peu de  People will talk (On murmure dans la ville-Joseph L. Mankiewicz-1951) qui n’a pas comme unique qualité qu’une introduction efficace et astucieuse. Découvrez aussi ce montage « musical », ces recadrages subtils sur les personnages au moment même où il leur appartient de nous livrer la raison de leur trouble, de leur bonheur. Remarquons, sans aucune retenue l' humour parfois grinçant qui pointe sous cette forme-comédie.
Bon, le type n’est toujours pas sorti de son atelier. Et puis, de toute façon, comment pourrait-on l’apercevoir, tout est si sombre sur l’écran. On s’en moque, il reste encore tellement de films sur Youtoube ! A l’assaut !
Je vous embrasse, surtout les femmes voluptueuses et philosophes.

Julius Marx

(   (1)   La sonnerie ou le message du réveil variant eux aussi, bien entendu, selon le pays, l’époque, et la sensibilité musicale du type allongé. Sont-ils futés tout de même !
(    (2)   Il existe un post sur cette intro dans ce blog, cherchez !
(    (3) Je suce toujours un esquimau en visionnant. Je préfère nettement les esquimaux aux caramels mous qui collent aux dents.
Image: un plan de la scène d'introduction de People will talk.

samedi 7 novembre 2015

Polar, enfin!





Jamais de la vie de Pierre Jolivet est un film réjouissant qui fait énormément de bien aux amateurs de la forme polar que nous sommes. Réjouissons-nous donc.
Dans un premier temps, accordons-nous le grand plaisir de détailler la forme avant d’en venir au fond. Le premier plan nous fait découvrir l’arène (un supermarché et son immense parking) où va se dérouler le drame (introduction et résolution). Le chef opérateur parvient à magnifier ces lieux, à les rendre possibles. On ne  peut affirmer qu’il possède la maîtrise de l’outil ( mais qui la possède vraiment ?) L’ image proposée  n’est nullement accessoire, elle fait vraiment partie d’un tout. Ici, pas de chichis modernistes, de tremblements superflus, de point de vue d’hélicoptère. Puis, arrive en quelque sorte le maître des lieux, notre personnage principal.
Ce personnage, un employé syndicaliste viré pour avoir voulu changer les choses, jette un œil sur son domaine. L’homme s'est mis sur la touche et n ‘a, semble-t-il, plus l’envie ni la force de revenir sur le terrain. Il s’est enfermé  dans ce monde (le supermarché  la nuit et  son appartement d’une cité voisine le jour. Notons au passage que la décoration de son appartement est sublime, sans trop de misérabilisme choc). Au matin, après sa nuit dans son supermarché, il rejoint sa place de parking, toujours la même, il la rejoindra pour y pousser son dernier soupir.
Bien entendu, l’homme est amer et sans aucune illusion. Ici, l’alcool et les drogues ne sont pas employés comme  une des composantes d’un ensemble de recettes ; images sombres, pavés mouillés etc… Il boit parce qu’il sait qu’il ne changera pas le monde. Alors, que reste-t-il ? L’amour. Oui, nous verrons cela plus tard. On pense à un personnage d’une puissance passionnelle comme ceux de  Cain ou Goodis, bien entendu, mais aussi au Gabin du Quai des Brumes, ce déserteur  échoué « au bout du monde » et victime de la justice implacable des hommes et peut-être aussi au Frank Poupard de Série Noire bref, que du beau, du Noir.
C’est la rencontre avec Mylène, une assistante sociale qui ne se fait pas plus d’illusion que lui sur l’avenir, qui va le pousser à revenir dans le monde des vivants. Avant le grand plongeon, il  fera une brève incursion dans le monde d’en haut et il en reviendra encore plus désabusé.

Pour le reste, l’intrigue et autres petites choses bien savoureuses, visionnez vous-mêmes et réjouissez-vous, donc, pour la forme.
Julius Marx

samedi 24 octobre 2015

Une femme ouverte à la lumière

J'ai lu ceci et je me devais de vous le faire partager. Lisez donc ce magnifique texte d'une femme "ouverte à la lumière".




"D’abord un visage d’une femme jeune, Lucy Muir (Gene Tierney), son expression, une attente presque lucide de l’inattendu. Un décor : la mer ; une côte ; un cottage  à louer hanté par une présence surnaturelle. J’ai toujours eu un faible pour le surnaturel, et quand je dis toujours, c’est parce que cela dure depuis  mon enfance. Aujourd’hui j’avoue que j’ai cultivé ce faible, qui sans aucun doute cache un désir, une attente quelque part dans le subconscient. Une situation de solitude soudaine, un deuil, un entourage hostile, produisent une atmosphère étouffante pour cette femme si ouverte à la lumière de la vie. Quand j’ai vu le film pour la première fois j’ai compris que rien n’est plus concret, je dirais plus physique, plus charnel que l’émotion et je ne me suis pas trompée car voyez-vous, plus de trente ans plus tard, il me suffit d’évoquer quelques images du long métrage pour ressentir un état d’exaltation tel que celui qui m’avait envahie à sa vision.
L’arrivée dans la maison, la découverte du portrait d’un homme de mer, un capitaine qui semble jauger celle qui le regarde, déclenche en elle un sentiment de défi probablement dû à sa jeunesse et sa féminité. Il faut dire que l’homme en question, le capitaine Gregg, est incarné par Rex Harrison, un détail qui ne laisse pas indifférent. Toute la maison est habitée par cette présence. Un télescope marin près d’une baie vitrée du salon pour scruter la mer, les tempêtes, le ciel, les nuits étoilées…
Un jour, pourtant, la vie immédiate, à portée de la main, appelle à la porte du cœur de la jeune femme, et à partir de là, la présence du capitaine s’éclipsera jusqu’à une fin que probablement ni elle ni le spectateur ne prévoyaient. Une fin surnaturelle qui en même temps rend l’histoire croyable. Mais loin de moi de vouloir dévoiler ce moment final et définitif. Je crois que souvent les grandes rencontres sont un peu la conséquence d’une ample absence."
Dominique Sanda
Cahiers du Cinéma

N° 700 (Mai 2014)

mardi 20 octobre 2015

Fiasco

Article paru dans le merveilleux et très inventif périodique noir " L'Indic", dans la rubrique "ciné-club".




Salut à vous, ô grands amateurs du noir et blanc, des caramels mous et du bâtonnet glacé. Pour cette séance, nous osons nous attaquer à Stanley Kubrick en tentant d’en savoir un peu plus sur son film The Killing (L’Ultime Razzia- 1957). Oui, nous osons, parce que sur ce metteur en scène adulé par le peuple des cinéphiles tout ou presque  a déjà été dit, écrit, filmé etc…(1)
Nous n’avons pas la prétention d’expliquer une fois de plus les  modes expressionnistes de la claustrophobie, l'agoraphobie, le déséquilibre, la lutte contre l'hystérie spatiale sonore, l’utilisation de  masques effrayants et outranciers figés  propres à l’univers des héros kubrickiens, ni même d’explorer la folie destructrice du cerveau humain (certes, l’ensemble des pages de cette revue ni suffirait pas). Nous allons seulement nous occuper de nos affaires en discutant sagement ensemble, et en prenant bien garde de ne pas nous emporter, de ce beau film, bien fait, bien noir.
The Killing signifie quelque chose comme « tuerie »(2) .Ce  titre n’est pas anodin et contient déjà une vraie promesse. De façon négative ou positive, nous en déduisons qu’il va y avoir du sang, et de fait ; des espoirs déçus, des vies brisées, bref : un beau gâchis. Et le sang, mes amis, c’est bien le suc du film noir, sa substance, ce qui persiste au milieu du changement et le rend compréhensible. On peut également y ajouter le noir et blanc. A ce propos, un  ami chef opérateur m’a dit un jour que l’image noir et blanc était beaucoup  plus facile à composer que l’image couleur. Qu’importe, le noir et blanc reste à jamais l’âme du film noir. Ce chef opérateur reste mon ami, même s’il n’a pas compris le sens ma réponse.
La première séquence nous présente  Johnny Clay, un gangster qui après avoir purgé une peine de prison pour vol à main armée, veut tenter le dernier coup (rien de moins que de dérober la recette d’un champ de courses)  avant de laisser tomber  définitivement la profession. Oui, je sais que vous avez certainement déjà lu cette situation de départ dans les romans de Maître Cain,  de JimThompson (l’écrivain est crédité au générique comme l’auteur des dialogues) ou dans le mythique They Don’t dance to much de James Ross(2). Votre remarque est juste. C’est bien à ce genre de roman avec ce type de héros désabusé qui sait pertinemment  que dans cette société  injuste, le pauvre n’a d’autre choix que de se soumettre, que le film de Kubrick me fait penser. Johnny  Clay constitue son équipe. Il recrute un flic endetté, un barman avec une épouse nécessitant des soins coûteux, un caissier affligé d'une pin-up sur le retour insatisfaite  qui rêve de devenir une femme de la haute, un tireur d’élite  et un vieux poivrot sympathique. S’il subsistait un doute dans notre esprit, nous avons maintenant la certitude qu’avec ces recrues, l’entreprise, même si elle parvient à voir le jour, ne pourra que  finir mal. Si, dans un premier temps, le hold-up se déroule comme prévu, la suite est catastrophique. Les erreurs vont s’enchaîner (Johnny  ira même jusqu’à acheter une vieille valise qui ferme mal pour planquer l’argent !) Nous n’avons jamais vraiment l’impression qu’il  ne cherche à arrêter cette mécanique infernale. Il est  bel et bien seul, totalement dépassé par ce monde qu’il ne comprend plus, et à qui il n’oppose que sa force brutale. Voilà encore un des traits caractéristiques d’un personnage de James Cain. Je trouve aussi très intéressant dans ce film l’utilisation du son. Certaines séquences étant véritablement commentées par une voix off très journalistique, proche de celle du speaker du champ de course. Nous avons l’impression que ce narrateur omniscient observe faits et gestes des personnages de toute sa hauteur en nous mettant en garde si, d’aventure, nous avions nous aussi l’idée de sortir du rang pour tenter un coup du même genre.
Mais alors, quelle différence entre ce film noir de Kubrick et une bonne série B, par exemple ? me demanda un jour un  autre ami grand amateur de polar, alors que nous vidions ensemble une bouteille de Château Pradeaux 1976. Le contenu, mon cher, le contenu, fût ma réponse. Le Kubrick a une âme, l’autre seulement une structure. Avec son premier film noir Kubrick montre qu’il a assimilé les codes et les valeurs morales du polar même s’il s’inscrit déjà dans la liste (devenue longue aujourd’hui) des films « hommage » à une époque, un genre. Devant sa mine défaite, j’ajoutai encore ceci : c’est un peu la différence entre ce magnifique vin que nous partageons ce soir et un Chardonnay californien. Cet ami est toujours mon ami, même s’il lui arrive encore quelquefois d’acheter du vin californien.
N’écoutez surtout pas ce qu’on vous raconte : l’abus de contenu ne nuit pas à votre santé.
Allez en paix.
Julius Marx
(     1)    Pour les amoureux du papier glacé, un seul bouquin à conseiller : Stanley Kubrick, de  Michel Ciment (Calman-Levy)
(2)    D'après l’un de nos aimables lecteurs il peut aussi signifier « carnage et même, mise en bière  » étonnant, non ?

jeudi 15 octobre 2015

Noir, encore ?


Allez, comme çà, juste par dépit, une petite revue de films prétendus noirs et sensés nous faire frissonner.
On commence par les ricains avec Pawn. Les recettes sont connues : un chef opérateur manifestement pressé d’en finir, un montage épileptique, quelques mesures de rap, des acteurs qui ronronnent. Ensuite, on délie méthodiquement le fil de l’intrigue au rythme syndical. Chacun est payé au rebondissement et tant pis pour les clichés négatifs ou positifs ; pas le temps de traîner, de rêvasser. Si les chiffres sont bons, toute l’équipe sera convoquée pour l’épisode numéro deux, excepté peut-être un ou deux acteurs engagés dans le tournage d’une série télévisée (faut bien vivre ! Hé ho, are you silly  or what ?)  Nous ne nous attarderons donc pas sur cette petite distraction, pour l’amateur au moins. Remarquons tout de même que Forest Whitaker à encore pris du poids et que Ray Liotta tente, avec succès, d’en faire le moins possible.
Voyons maintenant ce que fabriquent nos amis français de la vieille Europe ; ces petits êtres sensibles encore bêtement préoccupés par la chose artistique. Vous le savez, toutes les entreprises qui tentent de rendre compte de la réalité ne nous intéressent point. Dans son film Gansters, le réalisateur veut nous entretenir (via une intrigue simpliste où il est question de trahison et de diams) du quotidien des fonctionnaires de la police. La réalité des flics de la maison poulaga est salement inintéressante, et leurs vies désespérantes de mièvrerie. Résultat : l’ensemble est donc simplement affligeant.  Ici encore on peut noter le cruel manque de scénariste. Nous ne savons rien, ou presque, des différents personnages et surtout, ce qui pousse ces jeunes gens à supprimer leur prochain. De plus, les rebondissements dégringolent du ciel comme une perruque sur un bol de soupe instantanée.
Pour Miserere (La marque des Anges) l’auteur adopte l’autre méthode ; celle de « l’ambiance glauque et images sombres ». A partir d’une situation initiale totalement inimaginable et pour le moins farfelue, deux flics (un jeune et un vieux) se lancent aux trousses d’une bande de gamins tueurs. L’ensemble est tellement grotesque que les acteurs eux-mêmes, semblent se demander s’ils ne sont pas en train de tourner dans une parodie du genre. Pendant ce temps-là, le réalisateur (pardonnez-moi, l’auteur) tente de nous faire croire qu’il sait ce qu’il fait en balançant de la pluie, la nuit,  sur des pavés mouillés, ah, le malheureux !  Bref, un tel déballage de poncifs qu’on se croirait  aux Galeries Lafayette !
Imaginez mon état physique et moral après ces 48 heures passées à visionner de tels chefs-d’œuvre. Quelques jours plus tard extrêmement las, au bord du gouffre et à deux doigts de regarder un vieux match de foot,  je décidai de me replonger dans les années 80  avec Les mois d’avril sont meurtriers tiré du formidable roman de Robin Cook. Si les auteurs du script (Philippe BoucherLaurent Heynemann et Bertrand Tavernier ) ont eu la sagesse de conserver plusieurs lignes du texte d’origine on peut constater que le réalisateur lui (je ne sais si on l’appelait déjà auteur) a recherché le rythme, le bon tempo. Malheureusement pour nous, il ne l’a pas trouvé et l’ensemble pédale largement dans la graine à couscous avec, en plus, ces quelques notes d’une mélodie omniprésente qui finissent par méchamment nous irriter. L’homme s’est manifestement concentré sur les lieux du drame et sur les décors. Si les locaux des flics et des voyous sont totalement dépouillés, ceux des pauvres croulent sous les bibelots etc… Le but étant de créer, je pense, ce fameux univers noir. Heureusement Jean-Pierre Marielle, à lui seul, sublime la réalité et parvient à hisser le tout, sur ses larges épaules, jusqu'à la case Noir. Du coup, je me suis régalé en relisant le bouquin de Cook.

De là à affirmer que le cinéma « noir » est devenu un cinéma de distraction fabriqué par des distraits, allez savoir…
Julius Marx

vendredi 2 octobre 2015

Surréaliste



Cette semaine, si j’ai butiné aux confins de l’infernale machine Internet, ce n’est pas uniquement pour vous, chers lecteurs assidus de ce blog, mais plutôt pour y puiser mon indispensable et homéopathique dose de  vaine distraction.
Pour visionner calmement quelques petites choses gentilles et sans grand intérêt, il faut, dans un premier temps, envoyer valser sans ménagement la petite centaine de documents consacrés aux épuisantes théories du complot, aux devins, aux marchands des différents temples, aux sanctuaires. Sans oublier, bien entendu, les publicités pour la crème à raser où les téléphones portables venus d’une autre galaxie.
Epuisé, mais satisfait du travail accompli, je visionnais donc le film  Caché qui, il faut bien l’admettre, aurait mieux fait de le rester, justement. Ce pur produit estampillé cinéma  d’auteur vous laisse abasourdi dès le générique de fin et, en dégringolant du canapé sur lequel vous venez de gâcher une heure et quelques minutes de votre vie, vous vous demandez forcément si les types responsables de l’avance sur recette, les chaînes de télévision, le conseil général de… etc. ne sont pas tous devenus totalement maboules. Excusez mon emportement, pendant ce temps-là l’intrigue s’est déroulée sans nous. Bon, pas de panique, quelques minutes suffisent pour la rattraper.
Georges Laurent, anime une émission littéraire sur une chaîne de télévision. Il vit paisiblement dans une villa parisienne plutôt cossue. Cette tranquillité se fissure le jour où sa femme Anne et lui reçoivent une première cassette vidéo anonyme à leur domicile. Leur maison est filmée en plan fixe depuis la rue d'en face ; leur famille est observée de manière anonyme et volontairement inquiétante. Puis, d'autres cassettes, ainsi que des dessins sanguinolents leur sont adressés : une vidéo montrant le domaine agricole où Georges a passé son enfance, une autre montrant un immeuble de banlieue et un couloir qui mène jusqu'à un appartement. Puisque la police ne  peut l’aider, le courageux Georges décide alors de trouver qui lui envoie des cassettes. Bon c’est tout. Nous n’apprendrons jamais qui a bien pu envoyer ces cassettes vidéo (entre parenthèse, ce type doit être bien vieux pour se servir encore de cassette vidéo !) et Georges prendra deux cachets, fermera les rideaux de sa chambre et fera un bon gros dodo pour oublier tout cela (envoyez le générique).
Attendez, restez encore un petit moment. Le côté contenu de l’œuvre est encore plus poilant. Dans l’histoire, nous apprenons que le petit Georges de six ans a volontairement menti à ses parents. Son mensonge a envoyé son petit camarade fils d’immigrés algérien en orphelinat. Le film est donc sensé traiter, outre du rôle des images et de la télévision, de la culpabilité de la France et des français vis-à-vis de la guerre d’Algérie. Le réalisateur doit être un des seuls types dans le monde qui se préoccupe encore de la télévision et de fait, des cassettes vidéo.
Et je garde le meilleur pour le dessert. Le film a été primé  au  festival international du film de Pyongyang (Corée du Nord) et c’est bien la seule chose plutôt logique dans cette œuvre au budget de huit millions et demi d’euros, non ?
Bon, je vous laisse, je viens de me plonger dans l’écriture d’un scénario qui devrait faire sensation. Il raconte l’histoire d’un  réparateur de machine à laver qui ne mange que du Calgon en écoutant l’émission Les grosses têtes à la radio. A travers cette intrigue anecdotique c’est bien entendu de l’effet néfaste de la tsf dont je veux parler et puis aussi, il faut le dire, de …

Julius Marx

mardi 29 septembre 2015

Slapstick



Il arrive parfois que l'on éprouve le besoin pressant de visionner ce genre d'extrait.
Du point de vue des puristes, il est vraiment regrettable que la fin de la scène, où Harpo se lave des pieds dans la bassine de limonade, faisant évidemment fuir les clients, soit coupée.
Du point de vue des spécialistes, il faut savoir que les Marx tournait ce film en entendant les discours de l'oncle Adolph à la radio et il n'est pas interdit d'imaginer que cette scène là, comme pas mal d'autres dans le film, soit le simple reflet de la pensée marxiste  vis à vis des événements de la grande histoire.
Du point de vue de l'inconditionnel du cinéma muet, il va de soi que cette scène passe en revue les éléments constitutifs de ce que l'on va appeler plus tard, le slapstick.
Enfin, du point de vue du spectateur, il faut admettre qu'il s'agit là d'une bonne poilade.
Julius Marx 


dimanche 27 septembre 2015

Je me souviens (encore)




Je me souviens de la Comacico, qui distribuait les films en Afrique de l’Ouest et de l’éléphant sur l'écran.

Je me souviens  du cinéma en plein air de Ouagadougou, et des cris que poussaient les premiers rangs  au moment ou Alain Delon ou Jean-Paul Belmondo apparaissait sur l’écran.

Je me souviens du cinéma climatisé de Ouagadougou avec son projectionniste qui inversait souvent les bobines et que tout le monde s’en moquait parce que nous venions seulement pour le froid polaire qui régnait dans la salle.

Je me souviens du cinéma en plein air de Ouagadougou et des cris hystériques que poussaient les premiers rangs lorsque Sean Connery embrassait une fille.

Je me souviens d’avoir recherché avec une grande attention l’apparition d’Alfred Hitchcock dans son film Lifeboat qui se passe entièrement sur un petit canot de sauvetage et de l’avoir trouvé.

Je me souviens du monolithe de 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick et que nous pensions tous, à cette époque, que ce n’était qu’un énorme bloc de Haschich.

Je me souviens du cinéma en plein air de Ouagadougou quand les spectateurs des premiers rangs (non-abrités) venaient se réfugier sous les tôles ondulées des rangées privilégiées lorsqu’une tornade s'invitait à la projection.

Je me souviens d’avoir lu une page du script de La Maison Tellier de Max Ophuls, à la cinémathèque de Beaubourg et d’avoir pensé longtemps au nombre effarant de détails inscrits dans la marge.

Je me souviens d’avoir vu La Ronde, du même Max Ophuls, au cinéma en plein air de Ouagadougou et de la pluie qui dégringolait sur les tôles ondulées, nous empêchant d’entendre les dialogues.


Julius Marx

samedi 26 septembre 2015

Je me souviens




A la manière de Georges Perec ; je me souviens.

Je me souviens des cinémas permanents et puis, du Brady, Boulevard de Strasbourg, qui passait deux films. Sexe et horreur au même programme.

Je me souviens  des caramels Dupont d’Isigny et puis de l’anorak blanc avec capuche de fourrure du petit esquimau sur l’emballage des bâtonnets de crème glacée Miko.

Je me souviens d’avoir vu Les Damnés de Luchino Visconti, un après-midi, dans un cinéma de Lausanne et puis, de la salle qui se vidait petit à petit de ses spectateurs.

Je me souviens toujours du numéro de téléphone de Jean Mineur.

Je me souviens encore du cinéma permanent de Picadilly Circus  qui ne diffusait uniquement des courts-métrages de 20 minutes et d’être resté des heures avec Chaplin, Keaton et Langdon.

Je me souviens d’un autre cinéma permanent, celui de la gare de Victoria Station. Des heures passées, encore, avec des dessins animés de Tom et Jerry, Bug’s Bunny et les autres en attendant le train de nuit pour Paris.

Je me souviens du cinéma des Trois Luxembourg et puis, d’avoir fait la queue juste derrière Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni.

Je me souviens d’avoir vu une soixantaine de fois Une Nuit à l’opéra des Marx Brothers, et puis, d’avoir cessé de compter.

Je me souviens des cinémas Action et du Faces de John Cassavetes.

Je me souviens d’avoir vu  Jour de fête au Champollion  et Playtime sur un écran de 70mn, rue de Rennes.

Je me souviens d’une séance de nuit pour le premier film de Woody Allen What’s up tiger Lily, assis à côté de Pierre Richard.

Je me souviens que l’on entrait dans la Cinémathèque du Palais de Chaillot comme dans une grotte.
(A suivre)

Julius Marx

lundi 21 septembre 2015

Ennio



"Mesdames et messieurs, j’ai tiré des images la parcelle de morale qui m’aide à vivre. Le cinématographe m’a été d’une aide précieuse. Sur la pellicule, j’ai vu triompher la justice, récompenser l’orphelin, protéger la veuve, tandis que le mal était châtié. Ceci ne serait cependant qu’un détail insignifiant si je n’y avais également vu la vie acquérir un ordre formel étroitement encadré par les lois de la vision. En conséquence, ma vie véritable se déroule sur les écrans- et dans les tableaux. Là, actions et réactions se condensent, sous l’aspect d’ombres et de lumières, les philosophies sont éclairées par des compositions, et tout se déroule comme dans un songe préétabli. A l’inverse, la vie quotidienne est à tel point fondée sur le hasard que cela m’effraie, me donne même la chair de poule."
Ennio Flaiano
Autobiographie du Bleu de Prusse
Flaiano, qui a travaillé sur un bon nombre de films fellinens comme I Vittelloni, La Strada, et tant d'autres, est plutôt connu pour ses chroniques douces et amères. Mais c' est aussi et surtout un auteur remarquable. Son  unique roman Tempo di Uccidere vous ravira probablement et vous hantera bien longtemps. Pour d'autres textes aussi savoureux traduits de l'italien  Fine Stagione@blogspot.com.
Si vous ne connaissez pas encore cet homme, je vous envie. Ne me remerciez pas, c'est tout naturel, j'aime beaucoup faire plaisir à mes amis.
Julius Marx

mardi 1 septembre 2015

Kane !



"La maison de la Reine Rouge est magnifique et remplie de personnalités très en vue venues savourer leur propre célébrité. Les fenêtres sont masquées par des rideaux de velours achetés spécialement pour les soirées données pendant le black-out. L’éclairage lui-même a été conçu pour cette unique soirée. Nous folâtrons parmi des faisceaux de lumière mobiles ; nous sommes des figurants dans un film expressionniste allemand sur les captifs du blitz de Beverly Hills. Cette maison, c’est un bunker ! Et ces gens-là sont les invités conviés pour la fin du monde !
Les effets de lumière ont été conçus par Gregg Toland, le directeur de la photographie qui a travaillé sur Citizen Kane, ce film récent que Hearst a tout fait pour couler. Toland est parti prendre une cuite gigantesque  lorsque Citizen Kane a capoté. Il a fini par échouer dans un bordel de Tijuana ; Claire De Haven et Orson Welles sont allés le tirer de là. Ils l’ont emmené au centre de désintoxication de Terry Lux pour qu’il redescende sur terre. L’élaboration de ce dispositif d’éclairage, pour lui, c’est de l’ergothérapie."


Savoureux petit extrait du journal de Kay Lake, daté du mercredi 10 décembre 1941, extrait  du chapitre 38 de Perfidia du grand James Ellroy.
Le Citizen Kane de Wells. Un vrai monument, une pièce de musée à la forme aussi puissante et cohérente que le contenu.. Toland a avalé  l'expressionnisme allemand pendant que Wells digérait toutes les formes de culture ; théâtre, opéra etc.
Comme la plupart des chefs d'oeuvre, le film est aussi nimbé d'histoires extraordinaires, d'affaires; bien réelles ( l'obstination de Hearst à vouloir couler le film) ou simplement inventées.
Ellroy a bien senti que ce Citizen là, c'est la quasi totalité du cinéma hollywoodien.
A revoir impérativement pour bien débuter notre année cinématographique avant de se pencher sans beaucoup de conviction sur d'autres petites choses sans grandes conséquences. 
Julius Marx

lundi 22 juin 2015

Fast-food




Un grand nombre de personnes (qui ne sont pas des amis mais de simples relations de voisinage, je dois le préciser. Pardon mais, c’est important pour moi) me poussait à visionner au plus vite  Les Recettes du bonheur  de  Lasse Hallström. Les commentaires allaient de « Tu verras, toi qui aime le cinéma » à « c’est vraiment sympa ».Bon,  j’ai donc visionné. Autant le dire tout de suite, pour un film se déroulant dans le milieu de la gastronomie, le terme de navet est particulièrement bien adapté. Cette chose idiote, inélégante, a encore moins de goût, de saveur, qu’un hamburger. Voyons tout ceci ensemble. Il le faut bien, je n’ai pas le courage qu’il faudrait pour détruire le début de cette chronique et partir tout de suite dans une de ces zones d’inactivité qui me sont chères, et me prélasser, par exemple, sans aucune gêne, sur la terrasse du Café de la Mairie d’Aix-en-Provence.
Le prétexte est à lui seul un pot-pourri  si syncrétique qu’il pourrait provoquer, chez certains êtres plus faibles, un sentiment comme la haine ou le mépris. Mais, optons simplement pour l’ironie. Dans ce blog, je tiens avant tout à conserver les quelques règles de bienséance enseignées par ma grand-mère  bien avant qu’elle ne soit violée par un régiment de cosaques. (1) Jugez plutôt ;  ce film nous conte l’histoire palpitante et mouvementée  d’une famille d’hindous venue ouvrir un restaurant dans un petit village français, juste en face d’un autre restaurant, étoilé celui-là, dirigé par une maîtresse-femme respectueuse des éternelles traditions de nos campagnes. Heureusement, la guerre ne durera que très peu de temps et tout ce joli monde va finir par s’embrasser car, voyez-vous, amis lecteurs, notre monde  est totalement positif et il  n’est pas  confisqué par de fieffés saligauds  mais peuplé de mignons petits lapins, de gentilles fées clochette et de princes charmants qui se transforment en cuisses de grenouille (à moins que ce ne soit l’inverse… Qu’importe !)
Vous l’avez compris, le contenu proposé par nos amis américains responsables de la chose est à peu près aussi compact que disons… Donald et Dingo aux jeux Olympiques. L’histoire ne se déroule pas à la montagne, pourtant, nous avons droit dès l’entrée des mangeurs de curry dans le petit village french, so typique !, à une véritable avalanche de clichés tous aussi avariés les uns que les autres. La patronne du restaurant traditionnel fait ses courses en DS 19 et répond aux appels empressés de la clientèle avec un magnifique téléphone en bakélite. Puis, plus tard, en comprenant que l’humanité n’est que joie et bonheur, elle finit par falling in love, en courant sur un lit de fleurs sauvages (probablement prêtées par la firme Monsanto) du vieil hindou qui possède un appendice nasal aussi gros qu’une pomme de terre de consommation courante (bio, peut-être, je ne peux l’affirmer avec certitude.) Pendant ce temps-là, dans sa cuisine, les chefs préparent encore des plats à base de béchamel. N’oublions pas l’autre chef, l’hindou, (le fils de l’homme au nez de patate) qui pêche avec une paire de moufles pendant que sa copine (la gentille petite cuisinière française) cueille des ceps. Malheureusement, la scène où elle est kidnappée par les chasseurs et délivrée par Bambi a été coupée au montage, c’est bien dommage. Côté image, le chef opérateur (probablement natif  du plat pays) s’amuse à nous balancer des rayons de soleil dans  l’objectif. J’espère qu’il sera vite mangé par l’ogre du Petit Poucet.

Penser que l’on va probablement clore la saison sur ce film inutile et lamentable me plonge subitement dans une profonde tristesse. Oui. Je vous embrasse quand même.
Julius Marx
Et puis non, nous ne finirons pas sur une note pessimiste. Je viens de revoir The Tourist de  Florian Henckel von Donnersmarck. Le film reste toujours aussi savoureux et j’ai encore découvert d’autres petits trucs Hitchcockiens. Relisez ma critique (année 2011) sur ce blog avant de le revoir vous aussi  ou procédez dans le sens inverse, vous êtes libres, après tout. Il est grand temps pour moi de filer maintenant sur la terrasse du Café de la Mairie, histoire d’observer notre monde qui s’effondre. Si vous passez par- là, commandez une boisson anisée et faites appeler Monsieur Kaplan.
Je vous embrasse plus fort.


  (       (1) Il s’agit là d’une blague cinéphilique. Que ceux qui  en ont saisi le sens et la paternité l’expliquent aux autres.  

vendredi 5 juin 2015

SEUL



La définition que l’on donne généralement du néo-réalisme italien (de simples amateurs remplaçant les acteurs confirmés, des lieux de tournage libres etc..) est, je pense, pour le moins exagérée, comme bien d’autres définitions.
Le néo-réalisme visait surtout à intégrer une part de vérité sociale dans le script. Cette réaction saine, ce besoin d’authenticité, faisant  face, bien évidemment à une grande partie des films de cette époque qui ne sont que bouffonneries ou farces.
Plus tard, des maîtres (comme Fellini, par exemple) profiteront de ce moment unique du cinéma pour réaliser des films poétiques à partir de la vie et de sa banalité magique en mettant en scène des personnages "du peuple" qui deviennent  bien plus grands que la vie comme sa  Juliette  des esprits. On peut aussi citer Mario Monicelli avec son  magnifique Pigeon et sa bande de cambrioleurs pittoresques.
Umberto D de Vittorio De Sica, qui passe pour un classique incontournable de cette période clé, raconte  l’histoire  touchante d’un vieil homme seul, face à la mort, qui n’a  plus pour unique compagnon qu’un petit chien. Alors que le monde autour de lui s’écroule, il tente pourtant de conserver ce souvenir précieux des choses simples comme l’amitié, l’honneur et la dignité. Ce qui pourrait se traduire à l’image comme un affreux mélo larmoyant se transforme, justement grâce en partie à cette touche de vérité sociale, en une magnifique histoire  juste et sensible. Grâce encore à son côté néo-réalisme, le film, beaucoup moins « théâtral et cinématographique » que, par exemple, les Fraises sauvages d’Ingmar Bergman sur un sujet sensiblement identique, accompagne progressivement le vieil homme dans son  inévitable chute vers le néant. Dans cette chute d’un représentant de l’ancien monde, il n’y a plus aucune place pour le rêve, la poésie ou la nostalgie des temps passés. Les évènements s’enchaînent de manière implacable jusqu’à la scène du  « suicide », enseignée dans les écoles de cinéma, et à propos de laquelle vous avez probablement tous lu ou visionné quelque chose un jour.
Il faut bien se résoudre à l’évidence : nous finirons tous seuls.
Quevedo a écrit que «  la vie commence dans les larmes et le caca », je ne suis pas loin de penser qu’elle s’achève de la même façon.
Maintenant, laissez-moi seul.

Julius Marx

mardi 19 mai 2015

Crise(s)


Veuillez, je vous prie, me pardonner ce long silence dont la responsable n’est pas la grève d’une certaine catégorie de personnel mais une seule femme décidée. La belle obstinée s’étant juré de me faire découvrir les fonds marins, moi qui éprouve déjà tant d’amères difficultés à comprendre ou appréhender les êtres vivant en surface. Et, comme si cet exercice d’immersion totale n’était pas suffisamment avilissant  il faut, en plus, respirer avec un truc en silicone dans la bouche !
Bref, cet article ne causera donc point de petits poissons multicolores mais, encore une fois, de passion et d’émotion ; puisque je règne en despote sur ce blog  inventif, ludique et spectaculaire, refusant catégoriquement la démocratie ou le simple dialogue avec le peuple.
Dans les années trente, Paul Valery écrivait dans ses fameux cahiers : « La passion et l’émotion me répugne : Pourquoi surélever le moment du désordre et de la simplification. Toutes les bêtises de l’homme en crise ? » Cette phrase contient à elle seule une sorte de contre-indication de la création cinématographique. Le travail d’un auteur ne doit pas se borner à filmer platement la triste réalité (car la misère de l’existence est plus que jamais visible, on s’ennuie ferme, même dans la suite présidentielle  d’un luxueux palace de la côte d’Azur) mais il doit être capable de faire surgir l’extraordinaire, l’anormal et l’excessif chez l’homo-sapiens-vulgaris.  
Que m’importe un sujet sur le monde du travail si les ouvriers de l’usine ne séquestrent pas leur patron ou ne tentent pas l’expérience de l’autogestion. Pourquoi  s’acharner à suivre un fonctionnaire de police dans ses rondes nocturnes s’il ne finit pas par commettre une bavure ou bien, alors, s’il ne tombe pas fou amoureux d’une ancienne princesse iranienne devenue travailleuse au bois. Un cinéaste filme le dérèglement. Voyez par exemple Cassavetes  qui n’a cessé de filmer « toutes les bêtises de l’homme en crise. » Revoyez également de quelle façon Ethan Edwards résout ses problèmes personnels. Et puis, zut, profitez-en pour revoir  tous les grands films. En résumé, l’auteur ne filme pas la crise mais ses causes, ou bien encore ses propres crises.
Dans ce blog, nous nous amusons beaucoup. Pendant ce temps, d’autres montent et descendent des escaliers  habillés  d’un costume de location  ou permanentés par le numéro un mondial des cosmétiques.
Bien entendu, si vous n’êtes pas d’accord avec les idées contenues dans ce texte vous pouvez m’écrire. Je détruirai immédiatement vos lettres avant de les lire. Et puis, je ne suis toujours pas en mesure d’entendre vos réprimandes, j’ai encore de l’eau dans les oreilles.
Julius Marx
PS : J’ai passé une journée entière dans le désert jordanien, celui du décor de Lawrence d’Arabie. Depuis  la boutique de souvenirs, au sommet d’une colline, nous avions une vision  quasi parfaite sur les sacs de plastique qui voletaient dans l’air et sur les 4X4 des bédouins, rangés près des tentes.Le cinéma, amis lecteurs, est une boutique de souvenirs.

mercredi 8 avril 2015

Du merveilleux au cinématographe



On parle beaucoup du merveilleux. Encore faudrait-il s’entendre et savoir ce qu’il est. S’il me fallait le définir, je dirais que c’est ce qui nous éloigne des limites dans lesquelles il nous faut vivre et comme une fatigue qui s’étire extérieurement à notre lit de naissance et de mort.
Il y a une erreur qui consiste à croire que le cinématographe est un art propre à mettre en œuvre cette faculté de l’âme. L’erreur provient d’une hâte à confondre le merveilleux et la prestidigitation. Ce n’est pas grande merveille que de sortir une colombe d’un chapeau. La preuve en est que cette sorte de tour s’achète, s’enseigne et que ces miracles d’un sou suivent des modes. Ils ne révèlent pas d’avantage du merveilleux que l’algèbre, mais en offre une apparence frivole et plaisante, de moindre fatigue pour l’esprit. Est-ce dire que le cinématographe ne peut mettre en la main une arme capable de dépasser la cible ? Non. Mais s’il en est capable, il l’est au même titre que les autres arts dont on tâche de l’exclure parce que sa jeunesse le rend suspect dans un pays (la France) où, sauf s’il s’agit d’en défendre le territoire, on ne le prend pas en considération.
Le cinématographe a cinquante ans. C’est, hélas, mon âge. Beaucoup pour moi. Fort peu pour une muse qui s’exprime par l’entremise de fantômes et d’un matériel encore en enfance si on le compare à l’usage de l’encre et du papier.
 Jean Cocteau

In  La difficulté d’être (1947)
Image : Le sang d'un poète (1932)

dimanche 29 mars 2015

Scandal


Quand je vous disais qu’internet était un bien bel outil ! Je viens de découvrir Scandal, un bijou d’Akira Kurosawa (1950). Dans le Japon en pleine reconstruction de l’immédiat après-guerre Ichiro Aoe jeune artiste peintre idéaliste et rêveur se retrouve mêlé à un scandale provoqué par un périodique de la presse du cœur.
A travers cette intrigue simple Kurosawa oppose les tenants d’une société traditionnelle à ceux du monde de l’argent roi. D'un côté, nous n’avons que rêve et beauté (la toute première scène où le jeune peintre démontre à trois simples paysans que la montagne qui leur fait face ne cesse de bouger est magnifique) et de l’autre, la vulgarité (le journal est un de ceux que l’on trouve aujourd’hui dans tous les kiosques et qui ne cesse de battre des records de vente), le mensonge et la corruption. Comme dans un bon nombre de films du maître l’image et le cadre participent activement à clarifier le propos. Les journalistes sont montrés comme des fauves en cage, la ville moderne comme une machine infernale qui élimine ceux qui ne jouent pas le jeu, et les artistes (le peintre, la jeune chanteuse populaire et l’ensemble des personnages qui sont à leur côté) comme des étoiles scintillantes égarées dans un ciel qui s’assombrit dangereusement. Bien entendu, ce combat aux règles truquées est intégralement suivi par des médias déjà omniprésents.
 Bref, il s’agit bien d’un cinéma qui consiste à rendre les idées visibles où chaque plan, chaque cadre explique et enchante. Inclinons-nous devant cette maîtrise de l’outil et cette poésie rare. Au besoin, revoyons telle ou telle scène. Seul devant votre ordinateur, êtes-vous le maître, oui ou non ?
Dans le procès qui clôt  l’intrigue, la beauté et la pureté finissent par l’emporter sur la vulgarité, mais, nous sommes dans une œuvre de fiction, évidemment.

Julius Marx

lundi 23 mars 2015

Une petite larme


Internet est vraiment une belle invention. Grâce à l’infernale  machine médiapeoplepubsjesaistout (ou presque) on peut visionner une quantité impressionnante de films. Du coup, nul besoin de se déplacer ni de se fendre de plusieurs euros ( à ce jour, je ne sais pas combien peut coûter une place de cinéma, pensez que c’est bien triste, c’est vôtre affaire)  pour affirmer que la quasi-totalité de la production cinématographique n’est plus qu’une surabondance d’images sans esprit ou de films « référence » qui refont le tour des formes sans grande imagination et en montrant autant d’entrain et de joie d’exister que la caissière de mon supermarché un lundi matin. 
Au fait, vous souvenez-vous de la dernière fois que vous avez versé une petite larme au ciné ?  Oui, vous savez bien de quoi je veux parler ; de cette émotion magnifique et magique, de ce pur moment de bonheur, même si, à ce moment-là, vous n’aviez pas de mouchoir sous la main et que vous avez été contraint, pour retrouver un visage normal avant de sortir, de vous servir d’une brochure distribuée pour je ne sais quelle  séance spéciale à l’entrée. Le spectateur qui pleure ou qui s’exclaffle  bruyamment  au moindre gag de potache est un cinéphile, un vrai. Tiens, puisque nous parlons de plaisanterie à dix millions d’euros, grâce à la machine on peut, par exemple, constater que Bienvenue à bord est une comédie aussi réussie qu’une autre dans la catégorie « tête de gondole » mais qui pêche tout particulièrement à cause  d’un montage défaillant. Dans une comédie, si l’on perd subitement le rythme, on sombre, c’est mathématique. Et, lorsque la dite comédie se déroule presque exclusivement sur un bateau de croisière, c’est encore plus fâcheux, admettez. En ouvrant d’autres produits après la date limite de consommation, on peut également déceler de surprenantes erreurs de casting. A un acteur gentil qui a sans doute travaillé pendant pas mal d’années pour acquérir cette image, on confie le rôle du méchant et à celui qui pourrait jouer Belzébuth sans maquillage, celui du gentil. Le résultat est aussi poilant qu’une scène de The Party avec la différence fondamentale que le grand Peter Sellers n’a pas besoin de faire des grimaces pour exister à l’image.
Dans le genre noir on a aussi très souvent l’occasion de rigoler (l’amateur du genre préfère mépriser) en visionnant des films comme Mensh qui utilise les fameuses recettes dont je parlais plus haut. Un beau gosse qui joue le gentleman cambrioleur, une maman qui ne cesse de lui répéter que tout cela va mal finir, un parrain en fin de carrière qui le fait bosser contre son gré ( pour le dernier coup qui devrait lui permettre de raccrocher) et que notre bellâtre finit par supprimer. Et puis,  dans l’ultime rebondissement, le spectateur qui apprend, entre deux convulsions, que le parrain en question était son propre père !
Comment ? Mais oui, j’aime le cinéma ! Revoyez la scène de conclusion de Chien enragé d’Akira Kurosawa  et on en reparle bientôt.
Tenez, prenez ce mouchoir.
Assez, sans rancune.

Julius Marx

lundi 16 mars 2015

Le noir leur va si bien

Article paru dans l'indispensable revue  l'Indic. Abonnez-vous sur le site Fondu au noir.blogspot         
                           

Amis du ciné-club, bonsoir. Ce soir nous allons parler ensemble de Miller’s Crossing le film de Joël et Ethan Coen, deux petits gars sacrément futés. A l’heure ou d’autres abandonnent images et montage aux ordinateurs ou tentent maladroitement de bousculer les règles narratives, les frangins ont choisi d’œuvrer dans le classique référentiel. Dans l’entreprise Coen Bros, fondée en 1982 avec Blood Simple, (1) tout est propre et soigné, utile et efficace. Voyons maintenant les quelques points principaux  qui assurent  la réussite de ce film sanctification.  L’intrigue se déroule à l’époque bénie de la prohibition, dans une ville sous l’emprise de deux clans rivaux où les politiciens, les flics et les journalistes ne sont que des pantins pathétiques entre les mains de gangsters. (2)Chaque gang tente de s’approprier le territoire et les profits de l’autre en distribuant sans compter marrons, pruneaux et autres friandises. L’histoire s’ouvre (et se refermera) au carrefour de deux routes (Miller’s Crossing), un joli petit coin de nature où l’on vient régler ses comptes, entre hommes, à l’abri des regards indiscrets. Ce charmant petit bois, c’est un peu la maison isolée d’Eddy Mars(3), le motel où se réfugient les amants fugitifs Keechie et Bowie, (4) l’usine  de produits chimiques qui voit périr Cody Jarrett dans les flammes.(5)C’est un  lieu hors du temps, du monde, du tumulte de la ville, où tous les conflits doivent fatalement se régler.
Comme dans la plupart des films du tandem le point of  view choisi  est une vision au-dessus des événements. Les plans d’ouverture(6) nous montrent le chapeau d’un homme emporté par le vent, puis la cime des arbres. Nous comprenons assez vite que l’homme, que l’on fait certainement glisser dans le sous-bois en le tirant par les pieds, n’a pas perdu son chapeau par hasard. Nous avons donc un plan extérieur et un plan (en vision subjective) de l’homme qui contemple la cime des arbres, en pensant probablement que c’est la dernière fois qu’il peut jouir d’un tel spectacle. Le vent est une autre composante importante de cette introduction. S’il  fait avancer le chapeau au rythme d’une lancinante musique (7), il viendra aussi ponctuer chaque séquence (ou chapitre, si vous préférez) du film. A vous de découvrir quand et comment, car futés, vous l’êtes, vous aussi, à n’en pas douter. Bien entendu, nous retrouverons également ce chapeau dans la scène de conclusion.
L’instant poético-structurel dépassé, nous entrons maintenant dans le vif du sujet avec la première séquence et la découverte des différents personnages qui vont s’affronter dans ce drame shakespearien. Leur confrontation s’articule à partir d’un meurtre puis d’une trahison. Il s’agit de savoir si  le fils adoptif  du caïd du gang irlandais a trahi son père ou non… Shakespearien, vous dis-je !
Pour les autres personnages, sachez que le fils entretient une relation plus qu’orageuse avec la belle Verna, une poupée qui a vraiment du chien. La scène qui nous la montre s’en allant seule dans cette rue, la nuit, d’un pas mal assuré sur l’asphalte luisant, comme une marionnette suspendue à des fils invisibles, est aussi émouvante que la scène finale des Nuits de Cabiria qui n’est pas un polar mais bel et bien un chef-d’œuvre tout de même. Le frère de Verna, Bernie le traître, est  aussi pleutre qu’un Elisha Cook Jr(8) et le garde du corps du caïd italien, Eddy le Danois, aussi dangereux, balafré et imprévisible que le Tony Camonte de Scarface.(9)
Finissons  en visionnant ensemble, une fois encore (je ne m’en lasse pas) la scène de l’assassinat manqué du caïd irlandais par deux tueurs, avec ces plans montés sur la musique  du Londonderry air. C’est tout bonnement  époustouflant ; Ah ! Mes amis, quel rythme, quel bonheur !
C’est vraiment trop d’émotion, je n’en puis plus… laissez-moi seul.
Julius Marx
 (1) Expression que l’on attribue à Dashiell Hammett et qui peut se traduire par «  celui qui perd la tête à la vue de trop de sang »
(2) Chacun peut bien entendu établir une relation évidente  avec le  Red Harvest de Dashiell Hammett, véritable œuvre fondatrice du roman noir. Citons comme seule adaptation cinématographique vraiment sérieuse  Yojimbo (Le Garde du corps) d’ Akira Kurosawa (1961)
(3) The big sleep (Howard Hawks-1946)
(4) They live by night (Nick Ray-1949)
(5) White Heat (Howard Hawks-1949)
(6) Scène d’introduction devenue véritablement culte si on en juge par le nombre d’amateurs qui proposent leur propre version sur Youtoube.
(7)  Composée par Carter Burwell
(8) Elisha Cook Jr, acteur américain, véritable archétype du faible sans aucune volonté que l’on peut voir entre autre dans The Maltese Falcon de John Huston-1941, The Big Sleep d’Howard Hawks, martyrisé par Bogart, et en mari trompé dans The Killing-Stanley Kubrick-1956.
(9) Scarface  (Howard Hawks-1932)

samedi 24 janvier 2015

Massacre de clichés


Personne ne peut nier que les règles et structures de la narration cinématographique sont d’une simplicité enfantine. Dans la plupart des scripts nous suivons un personnage depuis un point « A » jusqu’à un point « B ». L’homme va devoir franchir un bon nombre d’obstacles au cours de sa quête jusqu’à la séquence de fin on nous apprendrons, anxieux que nous sommes, si ce bougre de personnage principal finit par résoudre ou pas son problème. 
Lorsque le scénariste (ou le dernier logiciel providentiel)  se contente  d’appliquer de manière systématique et bornée ce genre de règles le résultat est à la mesure de la réflexion et nous l’appellerons film de série B ou simple divertissement, voir même divertissement simple. Si au contraire un auteur plus ambitieux prend la peine de  s’appuyer sur ces structures ou clichés c’est bien souvent dans le seul but de  permettre aux spectateurs de pénétrer plus facilement et rapidement dans son univers et du même coup celui de ses personnages.
Dans les deux cas, ces règles sont à utiliser avec beaucoup de prudence  et intelligence sous peine de plonger la tête la première dans la niaiserie ou la stupidité. Dans le film « La clinique de l’Amour » le dernier film d’Artus de Penguen(1), le  perfide réalisateur  a visiblement fait ce choix délibéré et nous ne pouvons pas lui en tenir rigueur tant la parodie est irrésistible. Le point de départ du film (un homme doit empêcher le rachat de la clinique familiale par une très méchante et tentaculaire multinationale) est à lui seul une sorte de mètre étalon, de la situation-comedy. Ne comptez surtout pas sur moi pour vous révéler ici quelques gags hilarants dans l’unique but de vous faire saliver (pour ça, lisez un journal sérieux) sachez seulement que l’intrigue galope crescendo  jusqu’à un climax totalement inimaginable et farfelu (cet adjectif retrouvant ici son sens premier.) Quant aux personnages, ils ne sont que grossière caricature et rien d’autre. La plupart d’entre eux n’ont qu’un seul rêve caché (encore un poncif  lié à la construction du personnage) : une petite maison, des enfants, et un barbecue  au fond du jardin pour faire cuire du bacon. Avouons donc qu’il est assez réconfortant de visionner un film qui s’auto-parodie lui-même dans ses structures et ses situations au cœur de cette  triste époque ou la plus grande partie des productions font de même sans le savoir vraiment.
Il est doux de penser aussi que les spectateurs qui ont qualifié cette œuvre de « totalement conne » (si, si,  je l’ai lu quelque part) sont probablement les mêmes qui ingurgitent sans émotion et à longueur d’année la même soupe en boite, préparée et conditionnée par les scénaristes cités plus haut. Misérables imbéciles !
Bref, ce film est une distraction simple, saine et intelligente et il y a un sacré bout de temps qu’une production française ne m’avait pas procuré tant d’agréments.
Ecrit le 24 janvier 2015, totalement sain de corps et d’esprit.

Julius Marx


(   (1)   Dernier est bien l’adjectif adéquat car cet homme estimable est mort l’année dernière. C’est bien triste.