Ici, nous sommes dans l'Ouest et quand la légende dépasse la réalité, on filme la légende.
jeudi 14 juin 2018
Cahiers de Cinéma (6)
Le Maître
Si vous aimez le cinéma noir, le roman de la même couleur, et les belles chemises hawaïennes, visionnez vite sur notre bien-aimé Youtoube le one-man show du grand James Ellroy sur la scène de la cinémathèque française le 15 décembre 2016. https://www.youtube.com/watch?v=lewwJPKR_EE
Bien entendu, vous aurez droit à la fameuse question : " Quelle est (selon vous) l'influence de la ville de Los Angeles sur les films tournés?" Mais, bon, sa réponse vaut à elle seule le détour.
Ensuite, l'animateur voudra connaître l'opinion de l'écrivain sur les films adaptés de ses œuvres (comme si cela avait encore de l'importance !) et nous entrerons dans le vif du sujet ( pas trop tôt!) lorsque le maître donnera sa liste des grands films noirs. Comme de coutume dans ce genre de débat, tous les participants prennent grand soin de ne pas trop approfondir les questions, mais vous, fidèles lecteurs, vous vous demanderez pourquoi le maître dit de plusieurs films "qu'ils n'ont pas de profondeur"? Vous aurez probablement la réponse avant la fin du doc.
Théâtre
Une pièce de théâtre est plus convaincante qu'un film parce qu'un film est une histoire de fantômes. Les spectateurs n'y échangent pas d'ondes avec des êtres en chair et en os. La force du film est d'afficher ce que je pense, de le prouver par un subjectivisme qui devient objectif, par des actes irréfutables parce qu'ils se produisent devant les yeux. On arrive, grâce à son véhicule vulgaire, à rendre l'irréalité réaliste.
Jean Cocteau
Le journal d'un Inconnu
Dîner en ville
Monsieur vient de raconter une histoire qui a plongé les convives dans une hilarité générale.
"Dommage qu'elle ne soit pas de vous", dit Monsieur au scénariste assis en bout de table.
-N'ayez crainte, elle le sera bientôt ! réponds l'intéressé.
Documentaires
Les documentaires sont très souvent bien plus palpitants que les films de fiction proposés aujourd'hui. Peut-être parce qu'ils sont habilement mis en scène à la manière d'un cinéma "d'avant" c'est à dire en privilégiant les structures et en prenant toujours soin de ne pas laisser le spectateur à la porte.
Pourtant, cette mode agaçante des teasers empilés les uns sur les autres et promettant le sensationnel, avant d'entrer enfin dans le vif du sujet, à de quoi nous décourager.
Ellroy, again.
Grâce au maître, je me suis précipité sur mon ordinateur-friend pour revoir le Rôdeur de Losey et La griffe du passé de Tourneur. Pour le Losey, l'article est déjà sur ce blog quant au Tourneur, nous en reparlerons bientôt. Si Dieu le veut !
L'Indic
Surveillez la sortie prochaine de cet excellent noir magazine où Julius donne son avis sur Rope de Hitch.Il y a également beaucoup d'autres articles de talentueux rédacteurs qui ne ménage pas leur peine. C'est vrai.
Julius Marx
mercredi 23 mai 2018
Une merveille
Un
film, c’est un contenant et un contenu. La ligne dramatique, les
images, la lumière, le son, la musique et la mise en scène forment
le contenant .Le contenu se résumant à la seule réflexion, la
pensée, du réalisateur.
On
peut donc facilement en déduire que les éléments d’un contenant
sont tous au service du contenu. Mais, on peut aussi affirmer la
possibilité d’apprécier l’un sans aimer l’autre, même si
l’un ne va pas sans l’autre.
Prenons
un exemple simple. Le contenu du film de Martin Scorcese La
dernière tentation du Christ ne
m’intéresse pas, même
si son contenant reste brillant.
Pourtant, j’aime Mean Streets
dans
sa totalité
(contenu et contenant). Dans ce film, la religion est
pourtant omniprésente (crucifix, discours sur la morale, le Bien, le
Mal ,le pêché, Nombreuses visites au prêtre etc...). Il est
évident qu’elle reste au service d’un contenu quasi-obsessionnel
chez Scorsese : la réussite.Ainsi, le personnage principal doit
composer avec ces éléments de diégèse là.
Bon.
Tout ceci est bien joli mais, cette subtile réflexion appartient
elle aussi à un monde totalement dépassé. Un monde qui ne rêve
plus, ou au moins qui ne cherche plus à donner son avis (son point
de vue, objectif ou non) sur ces choses très embarrassantes pour
l’homme depuis la création de l’humanité que nous résumerons
d’une manière un peu simpliste par la liste des péchés capitaux.
Alors,
disons qu’un bon film possède un thème fort, un contenu
intéressant (dans le sens où il va nous permettre de réfléchir)
et un contenant à la hauteur.
C’est
bien le cas de Gunfigther de Henry King (1950) avec
Gregory Peck. Le contenu de ce film, c’est un peu Le salon de
musique de Ray ou Le guépard de Visconti. Il
s’agit là d’un thème devenu presque classique aujourd’hui.
Notre personnage principal ( un bandit rescapé du très fameux
règlement de compte à OK Coral) ne comprend plus le monde dans
lequel il est obligé de survivre. Lui, le survivant d’un monde
dépassé ou la plupart des conflits se réglaient par le Colt. Ce
nouveau monde des bourgeois « rangés » et repentis, il
voudrait bien le rejoindre mais, le destin en a décidé autrement.
Pas très difficile donc d’imaginer son état d’esprit lorsqu’il
se rend dans la petite ville qu’il a quitté, il y a si longtemps
déjà, pour retrouver celle qu’il aime. Même si son ami (un
ancien bandit lui aussi) devenu shérif lui facilite un peu la tâche
, nous comprenons qu’il va échouer et qu’il devra
inévitablement payer pour ses fautes. De fautes, justement, nous
n’en découvrons aucune dans le contenant. Images, jeu des acteurs
parfaits, atmosphère de plus en plus pesante, bref, une merveille !
Bon,
allez vite voir ce beau travail sur notre bien-aimé Youtoube , à
qui nous rendons grâce et si vous n’aimez pas ce film, promis, je
mange mon chapeau !
Julius Marx
mercredi 21 mars 2018
Copié-collé
Article paru dans l'excellente revue (l'Indic)
Amis
cinéphiles bonsoir. Autant vous le dire tout de suite, pour cette
séance nous allons dire beaucoup de mal d’un film. Ce film récent (décidemment cette séance sera totalement inédite) c’est Le Caire
Confidentiel
(The
Nile Hilton incident)
de Tarik Saleh . Si vous me demandez pourquoi,
en me rappelant
qu’il est beaucoup plus productif de s’intéresser aux bons films
qu’aux autres je vous répondrai soit, soit, vous avez sûrement
raison. Mais, tout de même, tout de même, il me semble important de
tenter de comprendre ce qui cloche dans ce polar
germano-danois-suédois. J’entends déjà des voix qui s’élèvent
me demandant de capituler vite fait devant le nombre impressionnant
de critiques illustres qualifiant ce film de véritable chef
d’oeuvre, de me montrer pour une fois magnanime ! Ces voix
sont bien gentilles mais il est important qu’elles sachent que je ne suis pas critique de cinéma et que cette rubrique est
avant tout un échange entre amateurs.
Mon avis,
je vais donc donner et voici mes arguments.
Commençons
par le personnage principal de cette fiction : la ville du
Caire.
Cette mégapole
concentre à elle-seule une dose mortelle de bruit, de fureur et de
pollution, sans oublier la
violence et
la dérision comme
l’a écrit Albert Cossery(1)
Hélas, le spectateur que je suis ne sens à aucun moment cette fureur contenue qui transforme la ville en
monstre. Pour entrer dans cet
univers, le spectateur
a besoin, dans un premier temps, d’une bande-son omniprésente,
quasiment obsédante. Il a besoin d’entendre tous ces cris, ces
pétarades, ces sifflets, ces chants, ces vrombissements !(2)
Dans
un second temps, le spectateur (eh oui, encore lui...) a besoin
d’images. Il ouvrira de grands yeux étonnés devant le formidable
spectacle qu’offre la rue. Une monstrueuse
parade qui
jamais ne prend fin. Il découvrira la formidable circulation de
cette ville, ces ruisseaux bouillonnants qui dévalent tous vers le
Nil impassible.
Côté
intrigue, c’est encore plus désolant. Nous avons droit à un
empilage assez curieux de ces fameux clichés du polar totalement
périmés. Il y a tout d’abord le flic corrompu
(rions tous bien fort en pensant aux défenseurs de ce film qui ont découvert à
cette occasion la corruption complète de la société égyptienne).
Ce flic va apprendre que les hommes proches du pouvoir de Moubarak
sont des méchants et ne pensent qu’à préserver leur impunité,
même s’ils sont mêlés à l’assassinat d’une
danseuse/call-girl ! En menant sa propre enquête, il va aussi
succomber aux charmes d’une autre danseuse/chanteuse /call-girl
et finira par découvrir que son oncle (chef de la police) est aussi
un pourri. Mais bon, passons, tout ceci n’a pas, ou plus,
d’importance car la révolution gronde et le fin de l'ère Moubarak est proche.
En résumé, ce
film manque cruellement d’identité, et ressemble plus à un
« copié-collé »
de ces navrantes séries télévisées policières européennes sans
fond ni forme.
La
question que l’on peut se poser c’est : pourquoi se servir
encore de ces clichés à la date limite de consommation largement
dépassée ? Et surtout, pourquoi les utiliser pour mettre en
scène un monde, une culture, totalement différents ?(3)
Probablement pour faire
plaisir aux
spectateurs germano-dano-suédois, et aux Français qui ont
l’impression de dénoncer la misère du monde en donnant onze euros
au guichetier du cinéma.
Bref,
absence criante de contenant pour un contenu médiocre. Pour la
prochaine séance, nous reviendrons positifs et d’humeur
guillerette. Inch’Allah.
JuliusMarx
(1) Immense écrivain
égyptien qui vous en apprendra mille fois plus sur cette ville et
ses habitants qu’une dizaine de films comme celui-ci.
(2) J’ai même
entendu le sifflement d’une tronçonneuse à trois heures du matin,
si...si…
(3) Si l’Egypte
vous intéresse, je vous conseille vivement de lire « L’Immeuble
Yacoubian » de Alaa al-Aswany (2002) adapté au
ciné en 2006 par Marwan Hamed. Et puis, bien sur, de voir ou revoir
tous les films de Youssef Chahine.
mercredi 4 octobre 2017
En quatrième vitesse !
(Article paru dans l'excellent périodique "l'Indic)
Amis
des cadrages, de la profondeur de champ et du close-up,
bonsoir. Pour cette séance, veilliez à bien attacher vos ceintures
et, si le rythme effréné des 75 minutes du film dont nous allons
parler ensemble vous fait tourner la tête, ne vous inquiétez
surtout pas : en cas d’évanouissement, un masque à oxygène
tombera automatiquement sur vos genoux.
Orson
le Grand (1915-1985) a longtemps soutenu qu’un film réussi pouvait
se comparer à une partition musicale. Le rythme, le tempo, étant
assuré par une progression logique de l’intrigue et un montage
créatif et rigoureux.
Pickup
on South Street de
Samuel Fuller (1953) est un parfait exemple de la parole du Maître.
Tâchons d’être cohérents. Dans un souci de clarté, nous allons
diviser cette causerie en deux parties : le contenant et le
contenu.
Commençons
donc par le set-up (la
présentation). Une
rame de métro traverse l’écran à toute vitesse accompagnée
d’une musique, de sifflements et de bruits caractéristiques. (1)
Pas le temps de
souffler et nous voici déjà à l’intérieur, parmi les passagers.
Suivent quelques close-up (je vous avais prévenus). Nous nous
arrêtons sur une jeune femme. Nous constatons qu’elle est
étroitement surveillée par deux hommes. La caméra joue très
habilement avec ces trois visages.
Puis,
suivent d’autres close-up
de voyageurs fatigués, indifférents, lisant leur journal, ou levant
les yeux au ciel. (2)
Ces close-up
nous démontrent que tous ces voyageurs, pourtant très proches les
uns des autres, ne se regardent pas, ne se confrontent pas. Ils
semblent à des milliers de kilomètres les uns des autres. Voilà,
la mise en place est achevée.
Que de questions en
seulement une demi-douzaine de plans !
Voici
maintenant le plot-point (la scène qui met le feu aux poudres).
Entrée dans la danse d’un pickpocket qui dérobe, d’une manière
toute professionnelle et sans aucun geste superflu, le portefeuille
de la jeune femme. Si elle ne s’aperçoit de rien, ses deux
anges-gardiens, eux, se rendent bien compte du vol. Arrêt de la
rame. Le pickpocket saute sur le quai. Les portes se referment
derrière lui et sur les deux hommes totalement impuissants. Fin de
la séquence. C’est bien entendu à cette jeune femme qu’incombe
le rôle de nous dévoiler les points principaux de l’intrigue.
Nous apprenons qu’elle transportait sans le savoir, pour le compte
d’un « ami », des documents classés
« secret-défense ». L’intrigue va alors s’articuler
à partir de la recherche du microfilm dérobé.
Voyons
maintenant le contenu. L’auteur a visiblement fait le choix de
laisser une place importante aux personnages. Leurs vies et leurs
actions se croisent habilement dans le récit, à la manière d’un
texte de Dos Passos. Il y a Skip Mc Coy, (2)
ce pickpocket marginal qui vole « depuis qu’il porte des
culottes courtes », propriétaire d’une cabane sur le port,
entre la terre et l’eau. Ce simple détail peut amener les
spectateurs que nous sommes à en conclure qu’il n’appartient à
aucun de ces deux mondes. Quant à Candy, la jeune femme qui
transporte des documents ultras-secrets « sans le savoir »,
elle nous avoue elle-même qu’elle a « embrassé tant
d’hommes dans sa vie… » Et enfin, Moe Williams, une
gentille grand-mère qui exerce la très respectable et très utile
profession d’indic.
Vous
l’aurez compris, c’est bien ce peuple de marginaux qui intéresse
Fuller, lui-même si souvent « en marge » d’une société
conventionnelle aux règles strictes, par le choix de ses sujets et
par son intransigeance.
Le
dénouement de l’intrigue (Skip et Candy s’en sortent indemnes,
même si les flics auraient bien aimé les épingler) vient encore
appuyer le choix de Fuller.
Un vrai bon film noir, dans la
forme et dans le fond. Rendons grâce à Saint Fuller
(1912-1997) Allons bon, voilà que je deviens mystique !
C’est votre faute, amis cinéphiles, nous ne bavardons ensemble que
de chefs-d’œuvre.
Julius
Marx
(1)D’après
les infos dont nous disposons, il faut savoir que le grand Sam a
fait construire spécialement une station de métro, des
rails etc. D’après d’autres
informations dont nous disposons (mais où sont-ils allés chercher
tout cela les bougres !) les voyageurs sont réellement secoués
(la rame, étant montée sur vérins, elle est constamment remuée
par de consciencieux machinistes.)
2 ) C’est probablement dans
ce film que Richard Widmark a mis au point son fameux sourire
inquiétant.
jeudi 9 mars 2017
Une petite virée dans le Nord-Dakota
Article paru dans l'excellente revue "L'indic".
Si le
scénario est bien l’un des éléments les plus importants d’un projet
cinématographique, ce qui compte avant tout c’est bien ce qu’un auteur va
pouvoir en tirer. Si cette phrase vous laisse pour le moins dubitatifs, voyons
ensemble un exemple précis.
L’action du
film
Fargo (1996-Coen Bros) se déroule dans le Nord-Dakota. Et, dans cet
état l’hiver est rigoureux, c’est le moins que l’on puisse dire. Pour ce film,
les deux frères Cohen (l’un scénariste, l’autre réalisateur) se servent avec
une maestria rare de cet hiver-là.
Dans le film
achevé, le spectateur n’a aucun mal à deviner que le premier point très
important, c’est l’isolement. Dans cet immense désert blanc, très loin du
tumulte des bouillantes mégapoles, les habitants ont l’habitude de vivre avec
le minimum, presque reclus. De fait, les intérieurs ne sont pas aussi ouverts
et accueillants que dans un village italien en période estivale. Nous
comprenons également que la plupart des infos ne seront pas délivrées aussi
facilement que dans une grande citée. Pour exemple, il nous suffit de visionner
attentivement la scène du témoin « spontané ». L’homme, dont on ne
voit jamais vraiment le visage (protégé qu’il est par une large capuche de
fourrure) répond au flic qui vient l’interroger par des onomatopées en
agrémentant son discours d’un grand nombre de considérations météorologiques.
Quant à l’image, elle vient supporter ce concert de non-dits de façon fort
efficace. Aucune ligne de fuite n’est
visible dans ce paysage. Et puis, si le spectateur pense que le panneau
« Stop » qu’on aperçoit très nettement dans l’image s’est retrouvé là
totalement par hasard, il a tort. Ce
panneau a probablement été placé entre les deux hommes pour venir en quelque
sorte, « souligner » leur dialogue de sourds. Ce genre de signes
sémiologiques m’enchante et j’espère que nous aurons l’occasion d’en reparler
ensemble.
Autre
exemple illustrant l’isolement, la remarquable scène d’exposition du film. Vous
savez maintenant que nos amis d’outre-Atlantique attachent une importance
quasi-fanatique à ce set-up. La scène
débute par un plan très explicite (grandes étendues de champs enneigés) dans un
silence profond. Ce désert blanc évoque un univers quasi-psychotique dont le
silence ne sera troublé que quelques secondes par le croassement d’un corbeau.
A lui seul, ce plan indique : le lieu, le genre dramatique, et l’époque.
Puis, l’arrivée de « l’intrus » (la voiture remorquée par le
personnage principal) vient cristalliser l’action.
Le second
point important, c’est la neige. Elle devient même au fil des scènes un des
éléments constitutifs de l’intrigue. La plupart des personnages agissent ou
réagissent très souvent en fonction de la neige. Tout d’abord, le personnage
principal qui ne manque jamais de se taper les pieds avant d’entrer chez lui ou
dans un café, nous montrant du même coup son aliénation et sa soumission, bien
avant que l’on ne soit en mesure de profiter de son tout premier dialogue. La
neige encore, ou plus globalement les conditions extrêmes, à l’origine de fort
belles scènes ou de très beaux plans : le malfrat qui produit beaucoup
d’efforts pour enterrer son magot dans le sol gelé, le personnage principal,
encore lui, qui passe sa colère sur son pare-brise envahi par le givre, ou
cette voiture isolée sur un immense parking enneigé. Mais surtout, cette neige
tachée de sang lors de la scène de résolution entre les policiers et les
malfrats.
Enfin,
ultime point dont j’aimerai vous entretenir : le IN/OUT. Pour tenter de
comprendre le parti-pris des deux auteurs, il nous suffit simplement de
visionner attentivement les scènes intérieur et extérieur et de les opposer.
Ainsi, nous remarquons assez rapidement que si les extérieurs utilisent
habilement « les grands espaces », les intérieurs s’appliquent à
faire vivre les protagonistes dans un univers très souvent restreint. Ils
semblent enfermés dans une boite dont ils ne pourront sortir qu’à condition de
transgresser les règles. Cette géométrie se retrouve dans la plupart des films
de Kurosawa, pour ne citer qu’un seul exemple, et vient encore renforcer cet
« effet » d’isolement, rendu merveilleusement crédible par les
éléments dont nous parlions plus haut.
Là-dessus,
je vous souhaite une bonne soirée et vous recommande vivement d’enfiler vos
moufles et de nouer votre écharpe avant de sortir.
Julius Marx
jeudi 23 février 2017
Miracle !
Pas très envie de résumer Miracle à Milan de Vittorio De
Sica. Sachez seulement qu’il s’agit là d’un des classiques du néo-réalisme
italien. Un film poétique, fin, intelligent, drôle, parfois ironique ou tendre,
qui flirte même avec le surréalisme. Bref, tout ce qui n’existe plus dans le
cinéma proposé aujourd’hui. On pourrait d’ailleurs s’amuser à écrire une petite
scène se déroulant de nos jours, dans le bureau d’un grand responsable cinéma d’une
chaine de télévision. Bon, très bien, amusons-nous, donc.
Voilà De Sica et son scénariste Cesare Zavattini (auteur du
bouquin Totò il buono dont est
tiré en grande partie le script) qui entrent dans le bureau directorial
dans le but de « vendre leur projet ». L’homme avisé, en grand
spécialiste du cinéma qu’il est, demande immédiatement :
-Bon, ça parle de
quoi votre film.
De Sica s’éclaircit
un peu la gorge et tourne lentement son beau visage casqué de cheveux cendrés
vers Zavattini qui n’a même pas ôté son éternel béret. Il essuie les verres de
ses lunettes à grosse monture avec son écharpe blanche et se lance :
-Eh bien, voilà. C’est
l’histoire d’un enfant trouvé dans un chou…
-Dans un chou, l’interrompt
le grand homme, c’est un dessin animé ?
-Non, s’étonne
Zavattini, pourquoi ?
Le grand homme
responsable demande à sa charmante secrétaire d’aller lui chercher un verre d’eau.
Zavattini soupire
et jette au passage un coup d’œil appuyé sur le postérieur de la belle
secrétaire.
- Continue, Cesare,
temporise De Sica, continue…
-Sa maman est une
petite vieille très originale. Un personnage à mi-chemin entre une fée et une
sainte, qui va élever l’enfant dans un univers poétique où le jeu tient une
grande place.
Le grand
responsable avale son verre d’eau avec deux cachets.
-A sa mort, l’enfant
suivra seul son corbillard dans le petit matin blême avant de rejoindre l’orphelinat.
Le responsable se
masse les tempes, soupire et lève les yeux au ciel.
-A sa sortie, il va
se retrouver confronté à la dure réalité de l’Italie de l’immédiate
après-guerre. Puis, il fait la connaissance d’un mendiant qui l’invite dans un
campement de baraques précaires en périphérie de la grande ville, peuplé de
toute une communauté de pauvres, sans abri.
Le responsable
soupire de nouveau avant de demander :
-C’est une comédie,
un drame, une comédie dramatique ?
-Un peu de tout
cela, répond De Sica sans se départir de ce merveilleux sourire dont il a usé
pendant toute sa carrière de comédien, disons plutôt une fable.
D’un geste de la
main, il demande à Zavattini de poursuivre son récit.
-Notre héros, qui
est bon et généreux, va organiser le campement et redonner à ses habitants un
peu de joie de vivre. Mais, lorsqu’on découvre du pétrole dans cette Babel
des pauvres, un riche promoteur cherche à les faire déguerpir. Notre héros
va combattre la police des riches grâce à une colombe magique, envoyé par sa
mère depuis le ciel.
Le haut responsable
se lève de son grand fauteuil.
-Veuillez m’excusez
un petit moment, lance-t-il avant de sortir du bureau à toute vitesse.
Zavattini pose le
script sur le bureau et va ouvrir la fenêtre. De Sica s’allume un petit cigare.
Quelques minutes plus tard, un autre grand responsable, plus jeune, pénètre
dans le bureau.
-Continuez, je vous
en prie, dit-il avant de poser ses petites fesses dans le fauteuil directorial.
Son sourire ressemble à celui d’un vendeur de véhicules d’occasion.
Zavattini reprend
sa place.
-Mais, le promoteur
va réussir à faire déguerpir les habitants de la citée.
-Ah ! Bien,
dit le jeune en hochant la tête, très bien.
-Hommes, femmes et
enfants sont entassés dans des fourgons en direction de la prison.
-C’est la fin ?
Demande le jeune responsable en se forçant à sourire.
-Non, répond
Zavattini. Arrivés sur la grande place de Milan, les fourgons s’ouvrent tous
comme par miracle et les prisonniers s’échappent.
Devant la mine
défaite du jeune responsable, De Sica lisse sa fine moustache et reprend la
main.
-Voyez-vous, cher
monsieur, nous avons pensé que tous ces gens devaient aller vivre au paradis,
le seul endroit, en fait, où ils peuvent être heureux.
Le jeune
responsable s’est beaucoup tassé sur son fauteuil. Ses yeux ébahis sont presque
à la hauteur du bureau.
-Et comment
rejoignent-ils le paradis ? demande-t-il dans une sorte de sanglot étouffé.
-Très simple, lui répond
De Sica, en chevauchant de grands balais. La dernière image les montre passant
au-dessus de la cathédrale.
De Sica mine le
geste tandis que le jeune responsable disparaît sous le grand bureau. Ses deux vis-à-vis
l’entendent chuchoter dans son portable. Lorsque la porte du bureau s’ouvre,
peu de temps après, sur quatre gaillards à la carrure imposante, De Sica sourit
toujours.
Fin de l’entretien.
J’espère que cette
petite scène vous donnera l’envie d’aller vite visionner ce film magnifique. Je
parlais plus haut de surréalisme et je souris encore en pensant à cette scène
incroyable où les pauvres vont demander des explications au riche promoteur. Dans
son immense bureau ressemblant à celui de Lang dans la ville d’en haut de Métropolis,
le souverain règne sur une horde de valets soumis. Nous découvrons même un
petit homme chétif que l’on a suspendu dehors, dans le vide, et qui est chargé
de donner à son maître la direction du vent ! Oui, j’ai bien dit
surréaliste.
Julius Marx
samedi 21 janvier 2017
La raison valable
Ce que l’on a communément pris l’habitude
de nommer le septième art
n’aura existé en fait qu’une petite dizaine d’années tout au plus avec Griffith
et Von Stroheim. Il s’achèvera avec Welles, qui livrera, avec son Citizen Kane, un magnifique « résumé »
émotionnel et technique de ces années de recherche et de création.
Ensuite, il sera remplacé par le réalisme
hollywoodien (que nous aimons particulièrement dans ce blog). Puis, quelques
auteurs adroits le feront survivre quelque temps encore. Puisqu’il est (et
doit être) le fidèle reflet de la réalité, sa vie s’achève donc avec la triste
réalité.
Pendant toutes ces années d’acharnement
thérapeutique, des auteurs différents (dans leur langue et leur culture) ont
tous tentés de renouveler les formes
sans jamais changer le fond.
En s’attaquent ainsi de front aux
principes de la narration cinématographique ces petits malins restaient tous
persuadés de faire preuve d’originalité alors qu’ils n’ont fait que saccager
les fondations, oubliant du
même coup que l’originalité ne peut se retrouver que dans leurs personnages ou
leur mise en scène.
Prenons un exemple précis pour
tenter de mieux comprendre ce gâchis. Alfred Hitchcock nous parle, dans ses
entretiens avec François Truffaut (1), du fameux Tangible Stake, que nous
traduirons par la raison valable.
Pour exister dans l’intrigue et de fait, la faire évoluer, un personnage doit
toujours avoir une raison valable, c’est-à-dire une raison crédible et évidente
de se lancer dans une recherche, une quête, une vengeance, etc…Grâce à cette
raison, clairement énoncée dans l’intrigue, le spectateur trouve donc les
moyens matériels et intellectuels d’accompagner le personnage principal dans sa
quête. Il comprend sans peine qu’Ethan Edwards le personnage principal de The Searchers de John Ford doit
absolument retrouver ses deux nièces, miraculeusement épargnées dans le
massacre de leur famille par un groupe d’indiens renégats. Pour lui, c’est une
question de vie et de mort et c’est surtout ce qui va donner un sens futur à
son existence. Ses actions, ses choix et ses interrogations seront donc
partagées par l’ensemble des spectateurs.
Aujourd’hui, ce même spectateur, totalement
exclu de l’intrigue, recherche désespérément un détail, un mot, une action, qui
lui permettrait de comprendre pourquoi diable ce type ou cet autre, se lance
dans un combat aussi fou.
De cette raison valable et de tant d’autres
choses encore, nos « auteurs » contemporains s’en moquent,
manifestement plus préoccupés par les mouvements téléguidés de leur grues
pilotées par nos amis les ordinateurs, comme des enfants gâtés jouant avec leur
cadeau de Noël. Les plus intelligents d’entre eux, sentant que la forme est
légèrement bancale, nous collent çà et là quelques explications en voix off ou de très beaux
dialogues incohérents, voir même une image sensée tout expliquer, remplissant
de fait leur œuvre d’un nombre inimaginable de clichés rebattus. Ce curieux paradoxe, engendré par cette
fichue modernité, ne semble pas les empêcher de poursuivre dans cette voix.
Quant aux autres, ils livrent leur
marchandise brute aux supermarchés qui se chargeront de la promotion et de la
vente du produit, en l’alignant, après de savantes analyses de marketing , sur leurs têtes de gondoles, à côté des lessives
ou des barres chocolatées. Ce sont eux qui ont raison, car de tout cela, le
spectateur moderne s’en fiche totalement.
Julius Marx
(1) Hitchcock/Truffaut, ou Le
Cinéma selon Alfred Hitchcock, communément surnommé le « Hitchbook »,
est un livre de François
Truffaut, paru en 1966 aux
éditions Robert
Laffont. Il est principalement constitué d'un entretien entre Alfred Hitchcock et François
Truffaut. Après la disparition de Hitchcock, le 2 mai 1980, François Truffaut
complète la première édition avec une préface et un ultime chapitre sur les
derniers films du « Maître du suspense », mêlant à la fois analyse et
anecdotes.
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