samedi 21 janvier 2017

La raison valable



Ce que l’on a communément pris l’habitude de nommer le septième art n’aura existé en fait qu’une petite dizaine d’années tout au plus avec Griffith et Von Stroheim. Il s’achèvera avec Welles, qui livrera, avec son Citizen Kane, un magnifique « résumé » émotionnel et technique de ces années de recherche et de création.  
Ensuite, il sera remplacé par le réalisme hollywoodien (que nous aimons particulièrement dans ce blog). Puis, quelques auteurs adroits le feront survivre quelque temps encore. Puisqu’il   est (et doit être) le fidèle reflet de la réalité, sa vie s’achève donc avec la triste réalité.
Pendant toutes ces années d’acharnement thérapeutique, des auteurs différents (dans leur langue et leur culture) ont tous tentés de renouveler les formes sans jamais changer le fond.
En s’attaquent ainsi de front aux principes de la narration cinématographique ces petits malins restaient tous persuadés de faire preuve d’originalité alors qu’ils n’ont fait que saccager les fondations, oubliant du même coup que l’originalité ne peut se retrouver que dans leurs personnages ou leur mise en scène.
Prenons un exemple précis pour tenter de mieux comprendre ce gâchis. Alfred Hitchcock nous parle, dans ses entretiens avec François Truffaut (1), du fameux Tangible Stake, que nous traduirons par la raison valable. Pour exister dans l’intrigue et de fait, la faire évoluer, un personnage doit toujours avoir une raison valable, c’est-à-dire une raison crédible et évidente de se lancer dans une recherche, une quête, une vengeance, etc…Grâce à cette raison, clairement énoncée dans l’intrigue, le spectateur trouve donc les moyens matériels et intellectuels d’accompagner le personnage principal dans sa quête. Il comprend sans peine qu’Ethan Edwards le personnage principal de The Searchers de John Ford doit absolument retrouver ses deux nièces, miraculeusement épargnées dans le massacre de leur famille par un groupe d’indiens renégats. Pour lui, c’est une question de vie et de mort et c’est surtout ce qui va donner un sens futur à son existence. Ses actions, ses choix et ses interrogations seront donc partagées par l’ensemble des spectateurs.
Aujourd’hui, ce même spectateur, totalement exclu de l’intrigue, recherche désespérément un détail, un mot, une action, qui lui permettrait de comprendre pourquoi diable ce type ou cet autre, se lance dans un combat aussi fou.
 De cette raison valable et de tant d’autres choses encore, nos « auteurs » contemporains s’en moquent, manifestement plus préoccupés par les mouvements téléguidés de leur grues pilotées par nos amis les ordinateurs, comme des enfants gâtés jouant avec leur cadeau de Noël. Les plus intelligents d’entre eux, sentant que la forme est légèrement bancale, nous collent çà et là quelques explications en voix off ou de très beaux dialogues incohérents, voir même une image sensée tout expliquer, remplissant de fait leur œuvre d’un nombre inimaginable de clichés rebattus. Ce curieux paradoxe, engendré par cette fichue modernité, ne semble pas les empêcher de poursuivre dans cette voix.
Quant aux autres, ils livrent leur marchandise brute aux supermarchés qui se chargeront de la promotion et de la vente du produit, en l’alignant, après de savantes analyses de marketing ,  sur leurs têtes de gondoles, à côté des lessives ou des barres chocolatées. Ce sont eux qui ont raison, car de tout cela, le spectateur moderne s’en fiche totalement.

Julius Marx


(1) Hitchcock/Truffaut, ou Le Cinéma selon Alfred Hitchcock, communément surnommé le « Hitchbook », est un livre de François Truffaut, paru en 1966 aux éditions Robert Laffont. Il est principalement constitué d'un entretien entre Alfred Hitchcock et François Truffaut. Après la disparition de Hitchcock, le 2 mai 1980, François Truffaut complète la première édition avec une préface et un ultime chapitre sur les derniers films du « Maître du suspense », mêlant à la fois analyse et anecdotes.

lundi 16 janvier 2017

Je me souviens (3)






Je me souviens de la cinémathèque de Chaillot.


C'était l'époque des vestes de tweed avec des pièces aux manches. La veste de tweed était très chic. Du moins, on pensait tous que cela faisait chic et surtout intellectuel. Dans le hall de la cinémathèque de Chaillot il était très important de passer pour un intellectuel, un vrai penseur du cinéma. Le genre de type qui connait la totalité des plans d'un film majeur et qui se sent capable d'en discuter de longues heures avec un autre type très chic vêtu d'une autre veste de tweed avec des pièces aux manches.

On pouvait croiser également les porteurs de bouquins. Généralement des boutonneux aux cheveux gras, avec sous leurs bras les ouvrages spécialisés racontant la vie et les films de Kurosawa, Welles ou Lang. Le porteur quadrillait le hall en fixant les chics types en veste de tweed, à travers les carreaux de ses épaisses lunettes, avec une expression qui voulait dire : "j'ai abandonné mes lectures juste le temps du film, ensuite, je repars dans ma chambre de bonne."
 Mais, les porteurs et les vestes de tweed étaient tous d'accord sur un seul point : rosser sur le champ les raconteurs s’il se manifestait dans la file d’attente.
Le raconteur était celui qui la ramenait toujours en prétendant que la version projetée cet après-midi-là était nulle. Bien entendu, lui avait eu la chance de visionner la vraie version et il était prêt à vous la raconter, ainsi que les relations tendues entre le couple vedette du film et le réa (en ce temps-là, on disait déjà le réa, c’était aussi très chic.
Enfin, il y avait ceux que l'on appelait les clodos (et ça, ce n’était pas très chic de notre part.) Homme ou femme déjà âgés portant des vêtements élimés et qui n'étaient attirés dans ce lieu ni par le nom du réa ni par celui de sa vedette mais plutôt par le prix modique de l'entrée et surtout le chauffage de la salle.
C'est là, assis dans un fauteuil défoncé entre un clodo qui n'avait pas changé de chaussettes depuis des mois et un porteur qui s'est mis à ronfler dès les premiers plans du film, que j'ai vu pour la première fois The postman always rings twice (Le Facteur sonne toujours deux fois) de Tay Garnett (le vrai, celui de 1945) d’après James Cain.
En sortant de la salle, les différents groupes avaient l'habitude de se réunir pour se plaindre du projectionniste, du chef-opérateur du film, du scénariste ou du programmateur coupable d'ignorer le premier court-métrage de X ou Y. Moi, j'ai tout de suite filé chez un bouquiniste pour acheter « Le facteur ».


A propos de Cain, on sait que la plupart de ses romans sont articulés autour du personnage de la femme fatale. Il exploite ce thème avec de nombreuses variantes mais la finalité est toujours la même : la passion mène à la destruction. Pourtant il serait stupide de limiter l'auteur à cette seule diégèse. Cain a été aussi un des premiers à placer son récit du point de vue du coupable. Son personnage porte souvent le deuil d'un rêve américain et le récit de son voyage n'a rien à envier à un écrivain comme Steinbeck, par exemple.

Citons aussi "Double Indemnity" (Assurance sur la mort) adapté par Billy Wilder. Mais,
 mon préféré reste "Sérénade". Encore une histoire de passion autour du chant et de l'Opéra qui débute au Mexique. Ah ! Le chapitre ou les deux fugitifs capturent un iguane pour le manger cru, un délice ! Si vous ne connaissez pas encore James M. Cain, allez-y, vous ne risquez rien, aujourd'hui, les vestes de tweed sont cachées au fond du placard avec des boules de naphtaline dans les poches, les porteurs lisent sur internet et les clodos ne vont plus au cinéma. Il paraît que les places sont devenues trop chères.

Nostalgique, moi ?

mardi 6 décembre 2016

Jeu Sublime

Article paru dans la belle revue "L'Indic" dans la rubrique "ciné-club".
                                               

                                 

Prenez place, chers amis du cinéma. Veuillez, je vous prie avoir l’extrême obligeance d’éteindre vos téléphones portables et surtout, de ne pas jeter vos bâtonnets de crème glacée sous votre siège. Même si nous avons déjà parlé ensemble de l’oeuvre d’Akira Kurosawa, c’est encore avec un réel plaisir que nous allons visionner ce soir Chien enragé (1949), premier film de ce que l’on pourrait nommer « la période  Noire » ou bien "les années Toho" du nom de la maison de production du Maître Nippon.
L’intrigue est la suivante : Nous sommes dans le Tokyo de l’après-guerre. C’est un été plutôt torride et une grande partie des personnages passe son temps à s’éponger le visage devant des ventilateurs. De la sueur donc mais aussi du sang et des larmes, nous verrons ceci plus tard. Dans un tramway bondé, le jeune policier Murakami s'aperçoit qu'on lui a volé son arme de service, ce qui est considéré comme un fait très grave. Terriblement culpabilisé, il présente sa démission à son chef. Il se pose en effet des questions d'éthique : son pistolet contenant 7 balles, combien de meurtres aura-t-il sur la conscience s'il ne retrouve pas l'arme avant qu'elle ait servi ? Son chef, loin d'accepter la démission, demande au contraire au jeune policier d'effectuer lui-même l'enquête sur ce vol, avec l'aide d'un policier beaucoup plus âgé et plus expérimenté, le commissaire Sato.
Comme vous devez le penser, puisque nous parlons d'un film noir, cette quête initiatique du jeune engagé et de son aîné forcément plus philosophe et réfléchi va nous mener dans les bas-fonds de la ville, au milieu d’une population qui survit difficilement à la défaite et de marginaux prêts à tout, pour simplement rester en vie.
Côté image, la narration est, comme à l’habitude chez Kurosawa, terriblement efficace et d’une géométrie rigoureuse. Sans que beaucoup de paroles soient échangées nous comprenons les sentiments de chacun des protagonistes. La force brutale, souvent proche de la folie, qui s’échappe de toutes les scènes ne nous surprend pas. Même si on ne peut la justifier (vous connaissez probablement la fameuse phrase « ne réponds pas à l’insensé par la folie, de peur de lui ressembler ») (1) elle peut se définir pourtant comme le seul remède, l’unique réponse à l’injustice.
Côté contenu ; cette force justement, ce dérèglement des consciences, cette violence démesurée, est magnifiquement sublimée par quelques notes de pure poésie qui viennent toujours triompher de la vulgarité et de la barbarie. Nous pouvons ainsi nous permettre de comparer ce style flamboyant à un texte de James Ellroy ou cette invention stylistique vient souvent briser notre désir d’abandonner, au bord de la nausée, les personnages fanatiques et schizophrènes du maître de Los Angeles à leur triste destin.
L’exemple le plus frappant de cette narration-sublimée  reste la merveilleuse scène de résolution du film. Le jeune policier finit par surprendre le voleur, Yusa. Les deux hommes sont assez proches. Ils ont sensiblement le même âge et, même s'ils n'ont pas suivis le même chemin, ils se retrouvent  aussi seuls et désemparés à leur retour de la guerre. La scène débute dans une gare, à l'aube. Une poursuite s'ensuit dans la nature. Le duel s’engage dans les hautes herbes puis dans un champ de fleurs, au son d'un piano voisin... Finalement, Murakami passe les menottes à Yusa et les deux hommes s'écroulent, épuisés, les yeux perdus dans un ciel opaque.
 " Chien perdu devient enragé… ", dit le sage commissaire Sato à son jeune et fougueux collègue, en guise d’épilogue.
Ah ! Mes amis, comme tout ceci est sublime et sublimé !
Vous pouvez maintenant rallumez vos portables. Si l’un d’entre vous veut m’offrir un caramel Dupont d’Isigny, je ne dis pas non.
Julius Marx

(     1:   Phrase biblique d’avant-propos citée par Georges Orwell dans son livre Hommage à la Catalogne. Suivie immédiatement par celle-ci « Répond à l’insensé selon sa folie afin qu’il ne s’imagine pas être sage. »
        Et puisque nous parlons de citations littéraires, permettez-moi de vous apprendre (peut-être) que le titre de cet article est une facétie bien innocente imaginée d'après le beau poème de Benjamin Péret "Je sublime".

dimanche 20 novembre 2016

Cahiers de Cinéma (5)








Surprenant

J’ai toujours défendu l’idée qu’aucun scénariste n’avait fait le bon choix en adaptant les bouquins de Donald Westlake. A mon sens, il manque toujours l’ironie et le cynisme qui font de Westlake un grand parmi les grands. Pour Richard Stark (Westlake toujours, mais avec la signature Stark et le héros Parker) le boulot est un peu plus simple. Les types chargés de construire une ligne dramatique cohérente sont des tire-au-flanc. La plupart des intrigues de Stark/Parker se déroulent comme suit : Parker (un méchant loup solitaire, sans trop de morale) cherche un boulot. Un de ses potes lui signale un coup. Parker recrute, organise et décide tout ou presque, jusqu’à la qualité des cagoules portées par ses hommes et l’endroit où se fera le partage du butin. En règle générale, le coup se passe sans trop de problème mais, un détail vient toujours tourmenter l’organisateur en chef. Parker doit donc régler ce détail (en gros, il est amené à supprimer un homme ou plusieurs.) Puis, Parker repart vers de nouvelles aventures. Les intrigues sont toutes de véritables « machines de guerre » et c’est à peine si le scénariste peut supprimer une virgule par-ci, par là. Il suffit donc aux feignants sus nommés de recopier soigneusement le bouquin choisi et de signer en bas de page. Pourtant, le résultat est trop souvent médiocre. Peut-être bien parce que le personnage de Parker est un poil trop caricatural, allez savoir ! Pourtant, en tombant tout à fait par hasard sur le film Mise à sac (1967) de Alain Cavalier d’après The Score (adaptation Cavalier et Claude Sautet), croyez-le si vous voulez, je fus très agréablement surpris. Parker se retrouve dans un petit bled de l’Isère et avec une bande de malfrats prend totalement possession du patelin. Ce putsch diablement astucieux permet aux amis de Parker de cambrioler les deux banques, la Caisse d’Epargne et l’usine, sans oublier le supermarché. Là encore, un détail « humain » viendra semer la zizanie dans cette belle organisation. Avec une grande intelligence, le réalisateur nous présente chaque membre du commando, à commencer par Parker        ( beaucoup plus crédible sous les traits de Michel Constantin que sous ceux de l’énigmatique culturiste Stratham) et puis, enchaîne très vite sur l’action, le film finissant par se lire comme un bouquin de Stark , c’est-à-dire très rapidement, avec une épatante jubilation.  Ajoutons que le montage très soigné accélère encore le mouvement. Ce tourbillon ne finissant que quelques secondes seulement avant le mot fin. Je ne peux malheureusement pas vous entretenir de l’image car la version proposée par l’amateur youtoubien était assez pitoyable, hélas.

Surprenant (2)
Dans l’avion qui me ramenai au Caire, deux films ont attirés mon attention : Le dernier Ken Loach et Camping 3. J’ai choisi Camping 3, qui traite lui aussi d’une amère réalité mais avec un peu plus d’humour.

Risible

Vu MR73 de l’ancien flic devenu cinéaste. Aussi poilant que la saga de la septième compagnie et bien moins crédible que Les Charlots font l’Espagne. Alors, je me suis souvenu de la phrase de Manchette : « Lorsque le monde aura fini d’être frivole, les polars le deviendront. »  Réfléchissez là-dessus et on se recontacte au plus vite. D’ici là, lisez, ou relisez la totalité des bouquins de Westlake. C’est un ordre !
Julius Marx

mercredi 21 septembre 2016

Le Polar, adaptez-le intelligemment, ou quittez-le !




 Article paru dans l'indispensable revue "L'indic" (édition revue et corrigée)
(Ciné-club)

Le Principe de Kane

Amis de la pellicule et du strapontin, bonsoir. Cette séance sera consacrée à deux films intimement liés : Les Tueurs (The Killers, 1945) de Robert Siodmak et À bout portant (The Killers, 1964) de Don Siegel. Mais, avant de parler de ces deux adaptations cinématographiques différentes de la même nouvelle de Ernest Hemingway publiée pour la première fois en 1927(1) résumons dans un premier temps ce texte original de Hem. (2)
Dans les années 20, deux tueurs débarquent dans un petit restaurant de la banlieue de Chicago. Ils menacent, puis ligotent George, le serveur, Sam, le cuisinier noir, et Nick Adams (un personnage que l’on retrouve dans plusieurs nouvelles du maître). Le contrat des deux tueurs est de liquider Ole Anderson, un ancien boxeur d’origine suédoise. Mais, ce soir-là, Anderson ne se présente pas, et les deux tueurs repartent bredouille. Après leur départ, Adams court avertir Anderson du danger qui le menace. Bien qu'il lui explique clairement la situation, Nick constate que le Suédois ne réagit pas : est-il terrorisé, indifférent ou défaitiste ? Devant le mutisme d'Anderson, Nick prend conscience surtout de l'inutilité de sa démarche.
 Le nœud dramatique de cette nouvelle se trouve donc dans la réaction même du principal intéressé et pose cette unique question : pourquoi semble-t-il totalement indifférent à ce qui l’attends ? Les deux adaptations dont nous allons parler maintenant ont toutes les deux ce même plot-point (3) et la même hypothèse dramatique. Dans le film de Siodmak la quête est menée comme une véritable chasse grâce à James Readon, l’employé tenace et appliqué d’une compagnie d’assurance. Chez Don Siegel, c’est l’un des tueurs, très intrigué par la réaction imprévisible de sa cible mais aussi par le montant de son « cachet » très élevé pour ce travail, qui cherche à comprendre. Siodmak choisit la technique du flash-back (11 dans toute la ligne dramatique) pour faire progresser l’intrigue. Il apparaît clairement que son personnage d’enquêteur est un parent très proche du journaliste de Citizen Kane recherchant la signification du mot Rosebud, prononcé par Kane avant de mourir. Proche aussi par la même technique (6 flash-back dans Kane), par les cadrages et les très fameuses et commentées profondeurs de champ. Mais, il faut également noter que dans cette quête/enquête les personnages interrogés par Readon ont eux-aussi une fâcheuse tendance à se contredire comme ceux que va retrouver le journaliste Thompson de Citizen Kane.  Quant à Don Siegel il utilise lui-aussi trois flash-back directs, sans aucune liaison technique. Le rythme est donc beaucoup plus rapide. Notons également que si Siodmak Conserve le personnage du boxeur, Siegel le transforme en coureur automobile, quand je vous disais que tout allait plus vite ! Deux versions opposées, qui situent remarquablement le temps écoulé entre ces deux films. Siodmak, c’est le symbole de l’art industriel tel que le pratiquait Hollywood, du noir et blanc flamboyant et des répliques ciselées. Ses deux interprètes principaux (Ava Gardner et Burt Lancaster) sont deux fauves en cage. Et puis, pour une femme comme Ava, sachez que je n’hésiterai pas une seule seconde à me faire naturaliser suédois.
Près de 20 ans plus tard, Siegel est plus proche des cinéastes d’aujourd’hui surtout par son rythme mais aussi par sa violence gratuite et sa démesure. Pour exemple, citons les deux scènes clés d’introduction et de résolution, remarquables dans leur apparente simplicité. Dans la première, les deux tueurs viennent dénicher leur proie dans un centre pour aveugles, portant eux-mêmes des lunettes noires. Quant à celle qui clôt l’intrigue, c’est une violence froide et soudaine qui nous surprend. On pense bien entendu à Sam Peckinpah et plus tard aux Coen Bros de Blood Simple. Mais, ce qui frappe le plus, c’est ce qui sépare les deux couples dans ces deux films. Si dans le duo Ava/ Lancaster il est beaucoup question d’érotisme et de violence contenue, dans le couple Lee Marvin/ Faye Dunaway, on ne parle uniquement que du magot et l’on hésite pas à cogner pour obtenir des renseignements. Le sieur Marvin se permettant même après avoir refroidi Ronald Reagan, de molester la belle dame, certes félonne et traitresse, mais tout de même !  
En résumé, on peut préférer l’une ou l’autre époque pour diverses raisons mais on se doit aussi de saluer la justesse de ces deux adaptations. Car voyez-vous, mes amis, je pense que si un scénariste tentait l’aventure de se priver du nœud dramatique originel et des retours en arrière dont nous parlions au tout début de notre conversation, pour tenter de raconter cette histoire d’une manière plus linéaire, il risquerait fort de se brûler les ailes.
God Kväll alla

Julius Marx 

(1)   Mais que vous pouvez lire dans la très élégante collection Quarto chez Gallimard (1999). Je vous conseille par la même occasion d’accorder une attention toute particulière à la nouvelle, La Capitale du monde.

(2)   Côté adaptation cinématographique nous devons citer également un court métrage soviétique réalisé par Andreï Tarkovski en 1956 et le film de Todd Huskisson en 1998.
(3)   Plot-point ou (point du complot) c’est l’action, le détail, qui pousse le personnage principal à agir. Il détermine donc la quête.
Images : Vous rigolez, non!

jeudi 1 septembre 2016

La loi des séries


                                            
Il semble bien que les séries policières soient un sujet d’actualité. Certains vont même jusqu’à affirmer qu’elles renouvellent notre genre, celui que nous chérissons tant. Vous le savez, mon dévouement est total.  Alors, uniquement pour vous, j’ai visionné un nombre impressionnant d’épisodes de ces séries françaises, ricaines ou britishs. Autant le dire tout de suite, rien de tout cela ne m’a paru vraiment nouveau. Mais, tentons tout d’abord d’expliquer ce succès.
La première raison est familiale. Devant sa série préférée, le spectateur retrouve une famille, celle des personnages. Le rythme hebdomadaire correspondant, a peu de choses près, à celui d’une famille modèle se rendant au traditionnel repas dominical chez les parents ou les beaux-parents. Au moins, devant sa télé à écran plat, le mari n’a nullement besoin de s’habiller ni d’acheter une tarte aux cerises chez le boulanger du coin. Notons également qu’il retrouve un peu plus d’action que dans la salle à manger de sa belle-mère après l’apéro et les cacahuètes salées.
Et puis, il y a les intrigues que les scénaristes des autres films dits classiques ont tellement négligées   depuis si  longtemps.  Les personnages sont à l’évidence plus grands que la vie. Dans nos vies justement,   si lisses et organisées ( c’est à peine si l’on croise un petit voleur roumain par semaine dans les couloirs du RER D ) il est  tellement  excitant  et palpitant de partager , même pour une cinquantaine de minutes seulement,  la vie d’un vrai  dealer de crack, d’un serial-killer qui aime les ours en peluche  ou d’ un profileur capable de déterminer en une seule fraction de seconde que le type allongé devant lui sur la moquette, avec  un couteau enfoncé  dans le sternum,  est un amateur de choucroute garnie et vient d’acquérir  une  magnifique résidence secondaire dans le Lubéron.
Oui, la fiction a bien le pouvoir de transformer l’homo-sapiens en héros. Devant son poste, le bourgeois de Charleville redevient poète, le receveur municipal de la mairie de Rochefort s’en va courir les océans et le paysan de l’Aude s’improvise trafiquant d’esclaves. Ainsi les producteurs avisés proposent aux spectateurs une autre vie, fantasmée bien sûr, mais une autre vie tout de même, et ce n’est pas rien.
 L’homme des séries est un costaud, il tue ses ennemis sans la moindre compassion, il butine un nombre impressionnant de jeunes filles à forte poitrine et  ne préoccupe jamais  de son taux de cholestérol : pendant la durée d’un épisode, le spectateur non plus. Alors, qu’importe si tout ceci manque cruellement de contenu.
 Si la forme est respectée, c’est le fond qui manque le plus. La plus grande partie des  intrigues s’articule autour de la lutte entre les bons et les méchants (un peu comme dans un dessin animé de l’oncle Walt) et l’on peut  aisément, si on en a envie, écrire le déroulement logique de chaque épisode. Avouez que ça tombe bien, j’ai justement envie de l’écrire.
Générique / moderne et enlevé. Tout comme la pub, la musique doit être connue et  sacrément rock (TheWho) ou diablement funky (Aretha Franklin).
Séquence 1 / Présentation du lieu et du meurtre/ musique dramatique de circonstance.
Séquence 2/ Arrivée du flic (ici, ouvrons une parenthèse pour signaler qu’après le flic seul et forcément désespéré, le plus souvent divorcé et alcoolique (les auteurs pensent que la bibine est une composante essentielle du monde polar, avec la veste de cuir râpé comme celle de Christophe Hondelatte) , nous avons aujourd’hui  droit à de nombreuses variantes de couples : flic noir et blanc, flic et chinois, flic et femme, femme et femme, noir et noir, flic handicapé et son fauteuil, chien et albanais, femme et koala etc.. Fermons la parenthèse.) (Rouvrons une autre parenthèse illico pour préciser encore que le flic est toujours incorruptible et honnête, ce qui nous montre bien que nous sommes dans un univers totalement fiction.)  La séquence débute avec une conversation autour d’un gobelet de café.  Ce bavardage est sensé nous faire pénétrer dans la relation toute particulière qui existe  entre tous les membres de la troupe ; un peu comme  dans un cirque entre : le clown triste, l’écuyère, le dompteur, la femme à barbe et  le lanceur de couteaux. Puis le personnage principal raconte une blague et tout le monde rit.
Séquence 3/ Début du processus punitif. Le (ou les) flic arrive sur les lieux du crime. La question rituelle posée aux types déjà sur place est : « alors, machin, qu’est-ce qu’on a ? » Puis, le flic discute avec le médecin légiste (ouvrons une parenthèse (encore !) pour signaler que le personnage du médecin légiste a lui aussi beaucoup évolué. Aujourd’hui, il ressemble plus à Laurent Ruquier qu’au docteur Mabuse.)  Enfin, pour clore la séquence, notre héros découvre tout un tas d’indices que l’équipe de trente personnes, sur les lieux depuis l’aube, n’a pas su dénicher. A côté de lui, le grand Sherlock Holmes fait figure de minus.
Séquence 4 / Le cœur du processus punitif. Le personnage se déplace beaucoup en voiture en faisant bien sentir aux méchants qu’il les méprise et en distribuant des mandales à ceux qui se moquent de sa veste de cuir râpé. La séquence s’achève par une course poursuite dans les rues de la ville qui nous mène dans une vieille usine abandonnée où sur le marché aux poissons. Le méchant est capturé, les habitants peuvent dormir sur leurs deux oreilles.
Séquence 5/ Retour au commissariat. Retour du gobelet de café et scène finale dont le point culminant a un rapport étroit avec la blague de la séquence 2.
Générique de fin (pensez bien à acheter la BO, en vente dans les grands magasins).
Oui, mais, dans les séries où le personnage principal est un tueur ? demandent les spectateurs attentifs. C’est exactement la même chose, leur répond l’auteur de cet article. Voyez-vous, mes jeunes amis, rien n’a vraiment changé dans le monde policier depuis les  155 épisodes de la série des Cinq dernières minutes de Claude Loursais, diffusée à partir de 1958 sur l’unique chaîne en noir et blanc. Série plus que novatrice elle-même, parce qu’interactive.  Le bedonnant commissaire quinquagénaire se permettant toujours, avant la séquence de conclusion, un aparté en direction du public pour demander : « alors, vous avez trouvé le coupable ? » Puis les différents indices se matérialisaient sur l’écran et le coupable  avouait son méfait. Etonnant deus ex-machina, non ?
Même si les séries font quelquefois mine de s’encanailler  en flirtant avec l’univers  des espions ou   en s’invitant dans le lit des  politicards, elles ne restent  que  de simples plaisirs de distraction. Le coupable est un élément isolé qu’il faut absolument maîtriser pour qu’il ne nuise pas à la bonne marche des affaires. Mais jamais, ô grand jamais, le héros ne s’interroge sur la société dans son ensemble ; les inégalités, le racisme ou la corruption  ne sont évoqués que comme un mal inévitable.
Pourtant, on peut trouver des conflits sociaux, de la sueur, de la crasse et une belle rage dans la série This is England 86’,88’ et 90’  directement  inspirée du film du même titre. Et puis, il me faut aussi signaler Prime suspect (Suspect N°1) avec la magnifique et combative  Helen Mirren, diffusée de 1991 à 2006. Série novatrice s’il en est qui annonçait de fort belle manière cette « nouvelle vague » dont nous venons de parler ensemble.
Jusqu’ici, je croyais bien être un des seuls à ne pas beaucoup aimer ces fameuses séries et j’évitais autant que possible les conversations avec mes amis. Et puis, j’ai trouvé ceci dans un magazine consacré au Polar/cinéma. Cet extrait est une partie de l’interview que le directeur de la prestigieuse série Noire a donné au journal. Voilà un homme que j’aimerais bien compter parmi mes amis.
« Les séries, je regarde deux ou trois épisodes et j’éteins la télé en me disant : « tout ça pour ça ! » T’as l’impression que les mecs ont mis tout ce qu’il y avait de mieux au début et qu’ensuite ils pédalent dans la semoule. Donc qu’on arrête de me dire que la série est supérieure car elle prend le temps d’installer ses intrigues. Pour moi, Welles dit plus de trucs dans La Soif du mal, que Pizzolatto avec True Detective. »
(    1)   Interview Aurélien Masson (So Film N° 42)

Fin de la saison une.

Julius Marx
Image : Stephen Graham as Combo in This Is England

dimanche 8 mai 2016

The Prowler




Le cadre est celui d’une fenêtre. Nous nous approchons pour découvrir une blonde à la jolie frimousse qui achève sa toilette. Après un ultime petit clin d’œil à son miroir, la belle tourne la tête. Elle reste subitement tétanisée puis, elle s’enfuit en poussant un cri. Aux deux officiers de police qui frappent à sa porte quelques minutes plus tard, elle explique qu’elle vient d’apercevoir un rôdeur. Elle est manifestement encore sous le choc. Le sourire paternel du plus âgé des deux flics la rassure un peu. Pendant ce temps-là, le second policier fait le tour de la maison comme s’il était de la famille. Il se permet même de déplacer quelques objets et d’attraper un cadre pour admirer en connaisseur un cliché de la belle dame.
Voilà, chers amis, comment Joseph Losey installe avec une redoutable efficacité l’intrigue de son film The Prowler (Le Rôdeur) 1951.
Ce flic singulier va bien évidemment revenir seul un peu plus tard. Nous avons déjà compris les grandes lignes de son projet diabolique. Dans la scène de confrontation qui suit, il est étonnant de voir de quelle façon notre homme se débrouille toujours pour apparaître dans le cadre au- dessus de sa future victime, en position de dominant. Si la belle (seule toute les nuits dans une grande maison froide, pendant que son mari officie dans une radio locale) ne cède pas immédiatement à ses avances, on devine qu’elle finira bien par succomber.  Ensuite, Losey organise le meurtre puis, il abandonne manifestement ses personnages au Diable qui va s’occuper de tout. Il est effarant de voir à quelle vitesse stupéfiante les humains vont se décomposer entre les mains du Malin.
La fin du voyage est une ville fantôme plantée dans un désert aride. L’homme ressemble à un vagabond et la femme, sur le point d’accoucher, ne quitte plus son lit. Ses gémissements se mêlent à ceux du vent.
C’est magnifique, c’est noir, et nous attendons le châtiment.
Rendons grâce aux anonymes qui enregistrent et partagent ce genre de chefs-d’œuvre sur notre bien-aimé Youtoube. Je les embrasse tous, plus particulièrement les blondes à jolie frimousse.

Julius Marx